Dassault, l'homme qui échappe plusieurs fois à la mort avant de créer le fleuron de l'industrie militaire française
Eco$tory | Derrière le Rafale, il y a l'incroyable histoire de Marcel Dassault, ingénieur et entrepreneur français qui a plusieurs fois échappé à la mort, avant de fonder son empire.

- Publié le 20-05-2025 à 09h01
- Mis à jour le 20-05-2025 à 15h11

Une rumeur. L'Inde aurait perdu un ou plusieurs Rafale au combat entre le 6 et le 7 mai 2025 dans l'escalade du conflit qui l'oppose depuis des décennies au Pakistan voisin. Un avion ? Trois ? Difficile à dire. Des photos détournées pullulent. Le combat, après avoir été dans les airs, se fait sur le web. Les deux puissances nucléaires défendent leurs positions dans une guerre hybride.
Si l'Inde ne commentera pas, "un haut responsable des services de renseignement français a déclaré qu'un avion de chasse Rafale exploité par l'armée de l'air indienne avait été abattu par le Pakistan, ce qui constituerait la première perte au combat d'un de ces avions de guerre sophistiqués de fabrication française", affirme CNN.
Un coup dur pour l'image de l'avion, réputé fiable et très manœuvrable. Et bien qu'il y ait autant d'avis que d'experts dans ce domaine, il n'en demeure pas moins vrai que la France a réussi l'exploit de s'imposer dans ce domaine de niche de l'aviation militaire de pointe, avec un avion multirôle capable d'emporter l'arme nucléaire.
"Je ne vois pas pourquoi je donnerais du travail aux Belges aujourd'hui."
Malgré des difficultés d'exports à ses débuts, le Rafale devient une success story commerciale à l'international à partir de 2015, grâce aux premières ventes sous le mandat du président français François Hollande. Ses succès, vantés par la France, sur les nombreux théâtres d'opérations facilitent également la commercialisation de ce joyau technologique issu de l'empire Dassault.
Un empire qui, pourtant, a failli ne jamais voir le jour, son fondateur ayant échappé plusieurs fois à la mort. Retour sur l'histoire, hors du commun, de Dassault.
Les ailes de la résilience
Beaucoup connaissent le nom Dassault, mais beaucoup ignorent le véritable nom qui se cache derrière cette dynastie française. Si on appelle le fondateur Marcel Dassault, son nom de naissance est en réalité Marcel Ferdinand Bloch.
Né en 1892 à Paris, Marcel Bloch est issue d'une famille aisée. Son père, Adolphe Bloch, est un médecin issu d'une famille juive alsacienne et sa mère, Noémie Allatini, fait partie d'une famille extrêmement aisée, dont une partie a fait fortune dans l'industrie alimentaire.
Rapidement, Marcel se passionne pour l'aviation et devient ingénieur. Pendant la Première Guerre mondiale, il échappe au front, qui décime la population de jeunes hommes, grâce à ses connaissances et compétences, que l'État français veut préserver. Il invente "l'hélice éclair" en 1915, aux côtés d'Henry Potez, qui équipera une partie de l'aviation française naissante. Un business est né.

Mais la fin de la guerre rime avec la fin des commandes. Marcel doit se réinventer. Chose qu'il réussira avec brio alors que l'aviation civile prend son envol. Il fonde alors la Société des Avions Marcel Bloch en 1929.
Néanmoins, la montée des tensions en Europe dans les années 1930 pousse la France à nationaliser l'entreprise en 1936. Nous sommes alors sous le gouvernement de Léon Blum, issu du Front Populaire qui a émergé lors des législatives de 1936. Un choc pour la bourgeoisie française, mais pas pour Marcel Bloch, qui négocie : l'entreprise sera nationalisée, mais il restera maître à bord.
Quelques années plus tard, la France tombe sous le joug de l'Allemagne nazie. Le régime de Vichy prend la main, mais Marcel Bloch refuse la collaboration. Comme de nombreux juifs, il finira par être déporté. Il sera interné au camp de concentration de Buchenwald en 1944 et y restera huit mois. Sur les 250 000 personnes qui y ont été enfermées, 56 000 d'entre elles ont perdu la vie. Il doit sa survie au "Comité des intérêts français", organisation clandestine dirigée par Marcel Paul, membre du parti communiste français, alors que, âgé de 52 ans et d'une santé alors relativement fragile, il n'aurait probablement pas survécu longtemps dans le camp. Il témoignera sa reconnaissance jusqu'à la fin de sa vie.
Marcel sort dans un premier temps brisé, avant de se reconstruire. Et de changer de nom. Pour ne plus connaître cette horreur mais aussi en hommage au nom de résistance de son frère, le général Darius Paul Bloch, surnommé "Chardasso". Il adapte le nom. C'est une nouvelle naissance. Marcel Dassault est né.
Le redécollage de l'après-guerre
Dès la libération, Dassault relance son entreprise. L'État français, soucieux de reconstruire une industrie aéronautique souveraine, s'appuie sur lui. Il développe alors les premiers avions militaires français à réaction, dont l'Ouragan.
Il enchaînera avec les avions Mystère puis les très célèbres Mirage, à aile Delta, dont les dernières versions sont encore en activité dans le monde aujourd'hui, même si l'armée française a retiré du service le Mirage 2000 en 2022. Environ 3 300 exemplaires de la famille Mirage ont été construits et près de 2500 vendus à l'international. Un succès commercial sans précédent et record toujours invaincu.
Serge Dassault le mal aimé
En 1986, à la mort de Marcel Dassault, son fils Serge Dassault reprend les commandes, non sans mal alors que son père l'a longtemps négligé, voire mal aimé. Moins ingénieur que gestionnaire, Serge est aussi un homme politique, sénateur, maire de Corbeil-Essonnes, homme de médias (il rachète le Figaro) et figure du capitalisme familial français. Il développe le groupe Dassault comme un acteur global, tout en consolidant les liens avec l'État français et en diversifiant les activités du groupe (notamment avec Dassault Systèmes, leader mondial dans les logiciels de conception 3D).
C'est également sous son ère que plusieurs scandales éclatent, dont la célèbre affaire Agusta-Dassault, qui éclaboussera la défense belge et conduira à la condamnation de nombreuses personnalités dans les années 1990. Serge Dassault sera lui-même visé par une procédure spéciale devant la justice belge, aboutissant à sa condamnation pour des faits de corruption liés au contrat de modernisation des F-16 de l'armée belge, l'un des volets de l'affaire. Il sera par ailleurs également condamné pour fraude électorale pour la mairie de Corbeil-Essonnes en 2009 et pour fraude fiscale en 2017.
Chez nous, le ministre des Affaires étrangères Frank Vandenbroucke (SP, actuel Vooruit) est contraint à la démission après un mandat de moins de six mois. Mais la carrière politique de l'actuel ministre de la Santé n'en sera pas pour autant fortement endommagée.
Le coup d'éclat
Malgré ces déboires, c'est bien sous l'impulsion de Serge Dassault que l'entreprise réussira à accoucher du fleuron de l'industrie militaire française : le Rafale.
Développé dès les années 1980-1990, l'avion de chasse multirôle est une prouesse technologique dont la mise en service est actée en 2001. Mais les débuts sont difficiles : pendant plus d'une décennie, aucun contrat d'export n'est signé. Trop cher ? Trop sophistiqué ? Pas assez compatible avec les armées de l'Otan ? Pénalisé par la concurrence américaine ? Les doutes plombent les espoirs de Dassault.
"Il est là pour gagner la confiance des acheteurs, parce que tu ne vends pas des Rafale ou un satellite espion sans confiance."
Mais le temps donne raison à Dassault. À partir de 2015, les ventes s'accélèrent : Égypte, Inde, Qatar, Grèce, Croatie, Émirats arabes unis, Indonésie… Le Rafale devient un outil diplomatique majeur pour la France, à la fois vitrine technologique et levier diplomatique. Il a été produit à environ 550 exemplaires et plus de 330 ont été vendus, si bien que Jean-Yves Le Drian, ministre des Armées sous François Hollande et également ministre des Affaires étrangères lors du premier mandat d'Emmanuel Macron, est parfois ironiquement appelé "représentant commercial" de la France, voire le "VRP du Rafale" (VRP voulant dire "Vendeur Représentant Placier").
"Le Drian fait la partie politique, toute la partie politique et rien que la partie politique. Il est là pour gagner la confiance des acheteurs, parce que tu ne vends pas des Rafale ou un satellite espion sans confiance. Place ensuite aux industriels", commente par exemple son entourage auprès du journal Le Monde en 2015.
Estimé entre 70 et 200 millions d'euros l'unité, selon la quantité achetée, le modèle et l'équipement, le Rafale acquiert une solide réputation à l'international. Néanmoins, s'il faisait par exemple partie des pistes pour le remplacement des F-16 belges, la Belgique a préféré opter pour le F-35 américain produit par Lockheed Martin, avion de cinquième génération doté de furtivité et agréé pour l'emport des armes nucléaires américaines.
Et après ? Héritage, puissance et questions d'avenir
Après le décès de Serge Dassault en 2018, à l'âge de 93 ans, les éternelles questions d'héritage apparaissent, même si Serge Dassault a pris ses précautions pour transmettre l'empire. Une figure semble néanmoins s'imposer pour la succession, ne serait-ce que symboliquement : Olivier Dassault. Mais un accident d'hélicoptère survenu en 2021 le tue sur le coup et laisse la famille sous le choc. Cette dernière conserve néanmoins le contrôle du groupe via la holding GIMD (Groupe Industriel Marcel Dassault), mais au niveau exécutif, Éric Trappier reste CEO de Dassault Aviation, poste qu'il occupe depuis 2013.
La dynastie Dassault, désormais diversifiée (aéronautique, presse, immobilier, vente aux enchères…), veut s'inscrire dans la durée. Mais des questions demeurent : comment préserver l'indépendance technologique à l'ère des programmes européens comme le SCAF (Système de Combat Aérien du Futur) et de la compétition internationale ?
Un programme SCAF dont la Belgique a d'ailleurs été exclue un moment. "Je ne vois pas pourquoi je donnerais du travail aux Belges aujourd'hui […]. Pourquoi est-ce que je ferais de la place dans mon usine, dans mon bureau d'études à des gens qui ont fait le choix du F-35 ? À des sociétés que j'ai vu agir derrière leur gouvernement pour acheter du F-35 ?", avait déclaré Eric Trappier devant le Sénat français en 2023, dans un discours teinté d'une certaine rancune après avoir échoué à remporter le contrat de remplacement des F-16. Mais désormais, le SCAF réunit la France, L'Allemagne, l'Espagne mais aussi la Belgique en tant qu'observateur. L'union fait la force.

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