Keir Starmer démissionne : le gâchis d'un Premier ministre très bien élu mais indécis
Il avait offert à son parti travailliste un triomphe électoral à l'été 2024. Son départ anticipé, souhaité par son propre camp, été provoqué par son manque d'audace politique et les déceptions que cela a engendré.

- Publié le 22-06-2026 à 11h05
- Mis à jour le 23-06-2026 à 09h22

rrivé triomphalement au pouvoir le 5 juillet 2024, Keir Starmer sera demeuré à peine deux ans au 10 Downing Street. Ce lundi 22 juin, il a en effet annoncé sa démission de son poste de chef du parti travailliste. Jamais dans les 126 ans d'histoire du Labour, un leader n'avait été poussé vers la sortie en plein mandat. C'est une issue à peine croyable pour celui qui avait mené les siens à une victoire aux allures de raz-de-marée avec le gain de 412 des 650 sièges de députés de la Chambre des communes. La seule personne à avoir fait mieux depuis la Seconde Guerre mondiale, le travailliste Tony Blair, avait remporté deux mandats supplémentaires et était demeuré dix années au pouvoir.
Après avoir énoncé la liste de ses actions à la tête du pays, M. Starmer a reconnu que "la question que se pose aujourd'hui mon parti est de savoir si je suis la personne la mieux placée pour nous mener aux prochaines élections législatives. J'ai pris connaissance de la réponse apportée par mon groupe parlementaire à cette question, et j'accepte cette réponse de bon cœur".
Le dépôt des candidatures à sa succession sera officiellement ouvert du 9 au 16 juillet, et le résultat de l'élection sera dévoilé avant la reprise parlementaire le 1er septembre. Il est cependant probable que le processus s'achève beaucoup plus tôt. Keir Starmer quittera le 10 Downing Street dès le 16 ou le 17 juillet, alors qu'Andy Burnham, l'ancien maire de Manchester tout juste réélu à la Chambre des communes (une étape obligatoire pour pouvoir devenir chef du parti travailliste) ne fait face à aucune autre candidature comme potentiel successeur. Cette issue est en train de se dessiner: l'un des députés travaillistes les plus ambitieux, l'ancien ministre de la Santé Wes Streeting, a fait savoir lundi qu' "après avoir discuté longuement avec Andy ces derniers jours", il avait décidé de soutenir ce dernier.
Andy Burnham a de son côté quitté Manchester lundi matin pour être intronisé député au Parlement en début d'après-midi, après avoir remercié la ville dont il était maire depuis 2017. Au cours de sa première déclaration, il a demandé la tenue d'une transition "ordonnée et responsable". "Les citoyens souhaitent constater des progrès en matière de croissance économique, de coût de la vie, de services publics, de logement et de perspectives d'avenir pour la prochaine génération. Les changements politiques ne doivent en aucun cas nous détourner de notre responsabilité d'améliorer les conditions de vie des citoyens."
Des élections locales désastreuses
Si Keir Starmer a techniquement été poussé dehors par la révolte de ses propres députés et ministres et l'élection du maire de Manchester Andy Burnham à la Chambre des communes, leur mouvement a été initié suite aux résultats catastrophiques du Labour aux élections locales du 7 mai. Ne recueillant que 17 % des voix, le parti traditionnel de la gauche britannique a perdu 60 % des sièges de conseillers municipaux qu'il défendait dans le pays.
Avec seulement 11,1 % des voix, il a même été relégué à la troisième place au Parlement gallois, qu'il dominait depuis sa création en 1999. Il n'a sauvé les meubles qu'au Parlement écossais, en obtenant la deuxième place avec 19,2 % des voix. Ce résultat a sans doute été obtenu à la suite du choix du chef du Labour écossais Anas Sarwar de se distancier du Premier ministre : mi-mars, il avait réclamé sa démission. Des dizaines de députés ont témoigné, après les résultats, que d'innombrables électeurs leur avaient dit, lors de leurs sessions de porte-à-porte, qu'ils ne voteraient pas pour le Labour tant qu'il serait dirigé par cet homme. Une ultime confirmation que Keir Starmer était devenu un handicap pour les siens.
Manque de charisme et impopularité
Comment est-il passé d'homme victorieux à homme honni en si peu temps ? Tout d'abord, sa victoire repose principalement sur le rejet d'un parti conservateur impliqué dans d'innombrables scandales et promesses jamais tenues depuis son arrivée au pouvoir en 2010. Keir Starmer n'a jamais enthousiasmé les électeurs. Pire, il a toujours été très impopulaire. Au moment de son élection, il était crédité de 22 % d'opinions favorables et de 60 % de défavorables, soit à peine mieux que les Premiers ministres conservateurs Rishi Sunak et Theresa May au moment de leur démission, et bien loin de la perception positive de Boris Johnson (27 % au moment de sa démission), selon l'institut de sondages YouGov. S'il était devenu un peu plus populaire au cours des mois suivants, sa popularité est redescendue encore plus bas en ce début d'année 2026 (19 % en avril).
L'impression laissée par le Premier ministre auprès du grand public a été plombée par son manque flagrant d'allant et de charisme et par une voix nasillarde qui ne suscite pas l'envie de l'écouter plus d'une poignée de minutes. Sa réputation a quant à elle été entamée par une révélation publiée quelques semaines après son entrée au 10 Downing Street : lors de ses années en tant que chef de l'opposition, Keir Starmer avait reçu des vêtements d'une valeur de 19 000 euros, 2 900 euros de lunettes et 6 000 euros de vêtements pour son épouse de la part d'un donateur du parti travailliste membre de la Chambre des Lords, ainsi que des billets pour des matchs de football estimés à plusieurs dizaines de milliers d'euros de la part d'entreprises. Plusieurs membres du cabinet fantôme, son équipe de direction, avaient aussi bénéficié de cadeaux, dont la ministre de l'Économie et des Finances Rachel Reeves, la vice-première ministre Angel Rayner. Si ces dons avaient été déclarés auprès du Parlement et étaient autorisés, leur révélation est tombée au plus mal après des années de scandales d'enrichissement illégal de la part des conservateurs et alors que les Britanniques sont touchés depuis plusieurs années par une forte inflation. Surtout que quelques jours plus tôt, Rachel Reeves avait annoncé l'arrêt de l'attribution de l'allocation de chauffage de 240 à 360 euros, distribuée chaque hiver depuis 1997, pour les retraités bénéficiant de plus de 15000 euros de retraite par an.
La fausse promesse du changement
Politiquement, Keir Starmer a trompé les électeurs. Elu avec le slogan "Changement", il n'a pas du tout été à la hauteur de cet engagement. Lors des mois qui ont suivi leur élection, ses ministres et lui n'ont cessé de rappeler qu'ils avaient trouvé un pays en ruine à leur arrivée au pouvoir, justifiant ainsi la poursuite de l'austérité lancée en 2010 par David Cameron et poursuivie par Theresa May et Rishi Sunak.
Signe de son atermoiement permanent et de son manque de vision politique, Keir Starmer a attendu plus d'un an et demi pour mettre fin à l'arrêt de l'allocation familiale de base au-delà du deuxième enfant, imposé par David Cameron. Et ce malgré l'imploration de dizaines de ses députés et la multiplication des rapports désignant cette mesure comme la principale cause de pauvreté infantile dans le pays.
Sur l'immigration, ses ministres ont continué à mettre en cause le poids des demandeurs d'asile sur les écoles, les logements et le système de santé pour justifier les difficultés de ces services publics. Si les droits des travailleurs ont été améliorés, ces avancées n'ont pas été communiquées proprement, sans doute pour ne pas se mettre les employeurs à dos. Peine perdue : la hausse des contributions des employeurs pour l'assurance nationale les a retournés contre lui. Cette volonté de ménager les puissants et les plus riches est très mal passée auprès d'électeurs affectés par la forte hausse du coût de la vie et se sentant déconsidérés par le pouvoir.
Déçus ou trahis, 48 % des électeurs qui avaient mis au pouvoir Keir Starmer ont déserté son parti en deux ans. 19 % disent désormais soutenir les verts, très à gauche, 10 % le parti populiste anti-immigration Reform UK et 10 % les libéraux-démocrates, de centre-gauche, selon l'institut YouGov. Ces chiffres indiquent l'immensité de la tâche qui attend son successeur, sans guère de doute Andy Burnham.