Philippe de Dieuleveult : enfin la vraie vérité ?
Après une première édition parue en 2020, Alexis de Dieuleveult, neveu du célèbre Philippe de Dieuleveult, propose une version augmentée de son livre "Noyade d'État". Avec de nombreuses pièces nouvelles à l'appui, il démonte la thèse de l'accident. Il dénonce une bavure militaire et le rôle des services secrets français dans cette affaire.

- Publié le 20-11-2022 à 17h15
- Mis à jour le 20-11-2022 à 17h16

Le mystère et les doutes persistent depuis plus de 37 ans. Que s'est-il passé le 6 août 1985 dans les chutes d'Inga sur le fleuve Zaïre (aujourd'hui le fleuve Congo) ou aux abords de celles-ci ? Ce jour-là, sept aventuriers participant à l'expédition Africa Raft ont décidé de tenter la traversée des redoutables rapides qui barrent le fleuve. Ils s'élancent sous les yeux de deux de leurs compagnons d'aventure ayant jeté l'éponge. On ne les reverra plus jamais. La thèse officielle est que leurs embarcations ont chaviré dans les eaux tumultueuses. Mais rapidement le doute s'installe. Et depuis près de quatre décennies il n'a fait que s'amplifier.
Jean, le frère de Philippe de Dieuleveult, a mené l'enquête jusqu'à sa mort en 2015. Tugdual, l'un des fils de l'emblématique co-animateur du jeu télévisé La Chasse aux trésors, a aussi cherché la vérité. La noyade, ils n'y ont jamais cru. Au cours de leurs recherches, tout comme celles effectuées par des journalistes, ils ont exhumé des éléments qui ébranlent sérieusement la vérité officielle. Bavure de l'armée zaïroise ? Exécution par des membres des services secrets zaïrois proches du président Mobutu ? Les hypothèses se sont multipliées tout en se heurtant toujours au silence des autorités françaises.
En 2020, Alexis de Dieuleveult, le neveu de l'animateur, qui a repris le flambeau de son père, Jean, a publié un livre intitulé Noyade d'État dans lequel il dénonce une affaire d'État. Voici ce qu'il nous confiait après s'être entretenu avec des membres des services de renseignement français : "Un accident était possible car le lieu (les rapides proches du barrage d'Inga, NdlR) se prête à la noyade. Mais mon père, Jean, s'est rendu sur place. À peine arrivé à Kinshasa, il a tout de suite senti qu'on lui cachait la vérité, qu'on lui mentait. […] L'expédition Africa Raft a été victime d'une bavure. Nous sommes convaincus que Philippe a accosté vivant sur les berges, qu'il a été arrêté puis assassiné. Rien ne dit en revanche que, sur les six autres membres, certains ne se sont pas noyés. Mais, à nouveau, les corps n'ont jamais été retrouvés. Le seul qui a été découvert et qui a été accepté par la famille, c'est celui de Guy Colette, l'entrepreneur belge."
Deux ans plus tard, Alexis de Dieuleveult publie une nouvelle version de son livre. Parce qu'il a recueilli des éléments nouveaux. En particulier auprès de Roland Dumas, ministre des Affaires étrangères à l'époque de la disparition des membres de l'expédition Africa Raft. "Quand j'ai écrit le livre, je tenais absolument à ce qu'il le lise. C'était important parce que c'est un acteur majeur dans cette affaire. Je l'ai déposé à son domicile et puis il est revenu vers moi. Il n'a pas démenti une ligne et j'ai tenu à le rencontrer. Ça a mis un petit peu de temps, mais il a accepté de me recevoir chez lui. On a longuement parlé de l'affaire."

Comment s'est passée cette rencontre ?
"Dans un premier temps, il était assez fermé. Il se réfugiait dans la thèse officielle, celle de l'accident. Puis, devant tous mes arguments et ma détermination, il a commencé à s'ouvrir et à reconnaître que c'était une affaire d'État. Il le dit lui-même, "une affaire d'État pas glorieuse". La France cache quelque chose dans ce dossier. Il reconnaît aussi la présence de bandes armées au bord du fleuve Zaïre le 6 août 1985, qui auraient pu tuer l'équipe. Roland Dumas change donc de position. Il a même écrit au président de la République Emmanuel Macron pour qu'il se penche sur cette affaire et qu'on lui apporte une conclusion juste à ce qui s'est passé en 1985. Parce que la thèse de la noyade n'a jamais été crédible. Et aujourd'hui, avec tous les éléments que je présente, elle devient même ridicule et vexante."
Emmanuel Macron a-t-il donné suite ?
"Non, pas tout de suite. Mais son cabinet est au courant. Aujourd'hui, je continue des démarches pour découvrir des archives. Je fais des demandes de consultation. Certaines sont acceptées, d'autres refusées. Je demande alors des dérogations et j'interpelle certaines commissions pour passer au-dessus de tout ça, pour qu'on m'explique pourquoi les refus. Je fais bouger les lignes. Le directeur de cabinet de Macron donne son avis si je peux regarder ou pas des documents. Au niveau de l'Élysée, ils savent très bien que je fais ces recherches. Ils attendent de voir comment ça bouge et ça va bouger. D'autant plus que, avec mon avocat, on travaille aussi pour éventuellement rouvrir le volet judiciaire du dossier d'instruction."
Qu'y a-t-il de neuf dans cette nouvelle édition de votre livre ?
"Le changement d'attitude de Roland Dumas, c'est déjà un grand pas. C'était l'homme d'orchestre qui a étouffé cette affaire, qui a imposé la thèse de la noyade. Au niveau des Armées, elles étaient présentes sur place. Les militaires étaient responsables des recherches et ont toujours soutenu la noyade. Aujourd'hui, ils ne soutiennent plus vraiment cela. J'ai été reçu au ministère des Armées à Paris. Ils ont d'abord essayé de me faire avaler la pilule comme quoi c'était une noyade, qu'il fallait que je l'accepte, que je me taise et que je partage cette information avec ma famille. Ce qui est honteux et scandaleux. Je n'ai pas cédé. Ils m'ont à nouveau reçu pour me dire, embêtés, qu'en fait ils ne savent pas… Enfin, le plus important, ce sont les archives qui parlent. J'ai eu accès aux archives diplomatiques du dossier et j'ai mis la main sur celles de l'ambassade de France à Kinshasa, avec les télégrammes de l'ambassadeur de France. Ça confirme tout ce que mon père (Jean de Dieuleveult, NdlR) pensait. Quand il est arrivé au Zaïre après la disparition de son frère, pour essayer de comprendre ce mystère, il a tout de suite senti que les Armées lui mentaient, qu'on lui cachait la vérité. Il avait entièrement raison parce qu'au même moment circulaient des télégrammes diplomatiques entre Kinshasa et Paris. Signés par l'ambassadeur de France, ils abordent l'hypothèse de la bavure militaire avec des exemples, des détails. Ils confirment aussi les témoignages des personnes présentes sur place. Ça fait beaucoup d'éléments."

Bavure militaire mais de la part de qui ? L'armée zaïroise de l'époque ? Les services français ? Une mauvaise rencontre ?
"Une bavure militaire de l'armée zaïroise. Mais elle a été provoquée par la France. C'est pour ça que cette affaire reste très sensible. Ce n'est pas une simple bavure militaire. Comme je l'ai écrit dans le premier livre, la France a alerté Kinshasa d'une menace d'attaque sur le barrage d'Inga, dans cette zone stratégique très sensible du Bas-Zaïre. Suite à ce message envoyé par un service français à Kinshasa, les Zaïrois ont mis en alerte leurs hommes. L'expédition Africa Raft est devenue une expédition de mercenaires qui voulaient attaquer le barrage. Dans les télégrammes de l'ambassadeur, il est question d'ennemis infiltrés. Cette bavure a été provoquée suite à ce télégramme envoyé de Paris. Christian Prouteau, qui était à l'époque le patron de la cellule antiterroriste de l'Élysée, confirme l'envoi de ce message qui serait parti, d'après lui, du Quai d'Orsay (le ministère des Affaires étrangères, NdlR). On en conclut que l'expédition Africa Raft n'était pas une simple expédition d'une bande de potes qui fuient la grisaille parisienne, comme a pu le dire Marc Gurnaud, un des aventuriers survivants. Derrière Africa Raft, il y a une histoire de services. Les personnes qui ont envoyé ce message ne pouvaient pas ignorer la présence d'Africa Raft sur les lieux. Envoyer un tel message d'alerte, c'était mettre directement en danger l'expédition. Était-ce un règlement de comptes entre les services ? Était-ce pour juste freiner cette expédition, pour qu'elle n'aille pas au bout de son opération ? Je ne pense pas qu'il y ait eu une volonté de les stopper, de les éliminer, mais une volonté de nuire à cette expédition. Puis ça a mal tourné, il y a eu des morts. On a tout effacé et tout camouflé."

De services ?
"Les services secrets français ne sont pas étrangers à cette expédition. Philippe de Dieuleveult, qui était capitaine dans la réserve opérationnelle de la DGSE, faisait partie des services français. D'autres témoignages m'indiquent qu'une majorité des participants de l'expédition également. À l'époque, mon père avait reçu la parole d'officier du patron de la direction des opérations de la DGSE comme quoi Philippe n'était pas en mission pour la DGSE à ce moment-là. Mon père, qui était militaire et un homme d'honneur, a cru en ces paroles. Moi qui ai été reçu au ministère des Armées par un général de division aérienne, donc trois étoiles, plus un colonel, on m'a ouvertement menti. Grand respect pour les Armées, mais envers certaines personnes impliquées, proches des politiques, je n'ai aucune confiance. Si on a menti à mon père à l'époque, c'était pour ne surtout pas aller dans la voie des services secrets. C'est ce qui explique le côté sensible de l'affaire. Il s'agissait d'une mission, d'une opération de renseignement, de repérage… Dans le livre, j'apporte des documents inédits sur l'intervention cachée, dans l'ombre, des services dans ce dossier, pour étouffer l'affaire."
Cette hypothèse avait déjà vu le jour très vite après la disparition des membres d'Africa Raft, non ?
"Absolument. Elle a circulé puisqu'on sait que Philippe faisait partie des services. On fait le lien entre cette expédition et les services, tout comme on a fait le lien avec l'affaire du Rainbow Warrior qui a eu lieu quatre semaines avant. Un mois plus tôt, il y a un scandale d'État en France avec le Rainbow Warrior qui est une affaire de services secrets. La DGSE a coulé ce bateau de l'organisation écologiste Greenpeace… Sous Mitterrand, le gouvernement du Premier ministre Laurent Fabius a voulu étouffer l'affaire Africa Raft. J'amène des documents sérieux qui démontrent l'implication de certaines personnes dans cette affaire pour étouffer l'affaire. Celles-ci sont en lien, c'est une certitude, avec la DGSE. Pourquoi la DGSE envoie sur place des personnes clandestines, qui ne sont pas des membres actifs, pour étouffer une affaire ? Parce que les services sont impliqués, c'est tout."

Qu'attendez-vous désormais ?
"Ma démarche n'est pas de savoir pourquoi les services étaient là-bas, pourquoi Philippe était sur place, qu'est-ce qu'il faisait, qui l'a trahi – parce qu'il y a eu trahison. Tout ça ne me regarde pas. Il prenait des risques et il le savait. Mon combat est de démentir cette thèse officielle de la noyade accidentelle et de démontrer que l'expédition a été victime d'une bavure militaire et qu'il a été assassiné. Il s'agit de rétablir la vérité, qu'on arrête de nous mentir. Il y a déjà eu une enquête sur cette affaire, avec un non-lieu en 2004. Aujourd'hui, sur charges nouvelles que j'apporte via les documents diplomatiques et des témoignages, on va demander de rouvrir l'instruction. Si Emmanuel Macron n'apporte pas une conclusion juste à cette affaire, c'est la justice qui le fera."
C'est aussi une question d'honneur pour la France ?
"Exactement. Il y a beaucoup d'affaires de ce type, malheureusement. Des familles se battent pendant des décennies et n'arrivent pas à obtenir la vérité. Nos dirigeants politiques ne peuvent plus agir comme ça, en toute impunité. Ils ferment les yeux sur un assassinat, c'est inacceptable. Ces choses-là ne doivent pas se reproduire. Et si les erreurs se reproduisent, qu'elles soient reconnues, qu'on soit adultes et responsables. Il y a d'autres familles en souffrance qui n'ont pas la chance d'avoir un nom connu grâce à quelqu'un comme Philippe. Je le reconnais, ça aide, ça ouvre des portes. Que cette affaire serve d'exemple pour toutes ces disparitions étranges. Je pense à la famille de Robert Boulin."
Note: Les revenus générs par le livre d'Alexis de Dieuleveult sont reversés à l'association Aviation sans frontière.
Des morts toujours mystérieuses des décennies plus tard
Les affaires judiciaires non résolues ou qui posent toujours question sont nombreuses. Chez nous, il y a bien sûr la tristement célèbre affaire des tueries du Brabant qui continue de hanter les esprits. 28 morts entre 1982 et 1985. Pourquoi ? Pour qui ? Quarante ans après les premiers faits le mystère reste total.
En France, les années 70, 80 et 90 sont aussi parsemées de disparitions qui posent question. Des politiques, des fonctionnaires et des magistrats. "On meurt beaucoup et beaucoup trop mystérieusement sous la Ve République", avait lancé le sénateur Pierre Marchilhacy… La plus emblématique est probablement celle l'ancien ministre gaulliste Robert Boulin. Il est retrouvé mort dans un étang de la forêt de Rambouillet le 30 octobre 1979. Version officielle : suicide. Son nom apparaissait dans une drôle d'affaire immobilière. Question : peut-on se noyer dans 40 cm de vase ? La famille n'y a jamais cru et lutte encore aujourd'hui pour connaître la vérité.
Quatre ans plus tôt, c'est l'impitoyable juge François Renaud, surnommé "le shérif", qui était assassiné début juillet. Une exécution commandée par le milieu lyonnais contre lequel il était engagé ? Peut-être. Mais l'affaire pourrait aussi cacher une histoire de financement politique par l'entremise du milieu en question.
Fin 1976, c'est l'exécution du prince Jean de Broglie, ancien ministre, qui interpelle. Le ministère de l'Intérieur conclut à un règlement de compte dans une affaire financière. Des soupçons de trafic d'armes très gênant ont cependant vite fait de jeter le doute sur ce verdict…
Qui voulait la peau de Joseph Fontanet, ancien ministre à la retraite, et pourquoi ? Plus de 40 ans après sa mort par balle le 2 février 1980, la question reste posée. La vérité selon laquelle il a été la victime d'un gang de voyous ne convainc pas beaucoup de monde.
En 1994, c'est dans les murs de L'Élysée que la mort s'invite. Le 7 avril, François de Grossouvre, conseiller spécial de François Mitterrand, est retrouvé mort dans son bureau. Suicide par balle conclut l'enquête sur celui que l'on surnomme "le dernier mort de Mitterrand". L'affaire est pliée sans la moindre expertise balistique ou toxicologique. François de Grossouvre était-il devenu gênant parce qu'il savait trop de choses ? La question taraude les esprits de ses proches. Il était le parrain de Mazarine Pingeot, la fille alors cachée du président, et certains passages de ses Mémoires écrits auraient disparu…
Biographie express de Philippe de Dieuleveult
4 juillet 1951 : Naissance à Versailles
1977: Il épouse Diane de Torquat, descendante du corsaire Robert Surcouf. Ils ont trois enfants : Erwann, Tugdual et Anaïd.
1978: Il se classe troisième de l'émission des télévisions francophones La course autour du monde dans laquelle les candidats, en échange d'un reportage par semaine diffusé sur le réseau des télévisions francophones, partent à la découverte du monde pendant quatre mois, une petite caméra Super 8 à la main.
1979: Journaliste reporter d'images, il travaille pour une émission de FR3 (devenue France 3) sur le Tchad.
1980: Il participe à une mission d'exploration clandestine en Iran à des fins humanitaires en compagnie du vice-président de Médecins sans frontières.
1981 à 1985 : Il coanime le jeu télévisé La chasse au trésor sur Antenne 2 (devenue France 2)
1984: Il enregistre un disque à Los Angeles à l'occasion des Jeux olympiques organisés par la ville. ("Los Angeles 84")

1984: Parution de son autobiographie J'ai du ciel bleu dans mon passeport (Grasset). Un best-seller dont les ventes ont dépassé les 300 000 exemplaires.
Début juillet 1985 : Départ de l'expédition Africa Raft sur deux bateaux pneumatiques pour un périple de 2700 km sur le très redouté fleuve Zaïre (fleuve Congo, aujourd'hui) qu'ils entendent descendre. Outre Philippe de Dieuleveult, on compte parmi les participants : André Hérault, le commandant de l'expédition, le Portugais Nelson Bastos, le Belge Guy Collette et le photographe de Paris Match Richard Jeannelle.
6 août 1985 : Disparition de l'expédition Africa Raft dans les chutes d'Inga, à proximité du barrage du même nom. Outre Philippe de Dieuleveult (34 ans), on compte six disparus. Un seul corps a été retrouvé. François Laurenceau et Jean-Louis Amblard, qui ont décidé de ne pas poursuivre l'aventure jugeant les rapides infranchissables, sont les derniers à avoir vu l'animateur et ses coéquipiers vivants, quelques minutes avant le drame.
En marge de toutes ses activités journalistiques et télévisuelles, il est acquis que Philippe de Dieuleveult était membre des services de renseignements français. Il était capitaine de réserve à la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure). Révélation faite par son frère Jean en 1994, confirmée par un de ses fils dans un documentaire télévisé de 2006.raphie express de Philippe de Dieuleveult