À quoi servent encore les chiffres romains ?
Lorsqu'un musée d'histoire annonce qu'il va éditer ses textes "tous publics" en substituant des chiffres arabes aux chiffres romains, le débat fait des étincelles. Pourquoi s'émeut-on de voir disparaître cette numération ?
- Publié le 26-03-2021 à 10h33
- Mis à jour le 16-04-2021 à 11h14

Le musée Carnavalet, grand musée historique de la ville de Paris sis au cœur du Marais, s'est trouvé au centre d'une polémique lorsqu'il a été découvert que des chiffres arabes remplaceraient les chiffres romains pour la numérotation des siècles sur des documents adressés aux visiteurs. Le "XVIIIe siècle" devenant ainsi le 18e siècle, par exemple.
Le musée a depuis tenu à rassurer. Les chiffres romains n'ont disparu que sur 150 des 3 000 contenus. Ce, dans des textes visant un public plus large (comprenant étrangers, personnes en situation de handicap…). Il n'empêche, une corde sensible a vibré. Tentons d'élucider ce que l'attachement à ces chiffres antiques nous dit...
"Les simplificateurs loupent leur cible. Il y a plus important"
La société a un côté "très chatouilleux à partir du moment où on touche à des normes d'écriture", expose d'emblée le professeur Klinkenberg, membre de l'Académie royale de Belgique. "C'est quelque chose qui est très français, au sens de francophone : une espèce de fétichisme de la langue écrite." À titre d'exemple, l'orthographe, chez nous, serait sacralisée, contrairement à d'autres pays. Réticence à évoluer avec son temps, prudence ou encore manque d'enthousiasme ? Pour 2021, on compte 520 nouveaux mots dans le dictionnaire nord-américain Merriam-Webster, contre un timide 140 pour le Petit Larousse. "Il y a une surévaluation de ce qu'on appelle la part historique. On donne à l'orthographe française une valeur étymologique qu'assez fréquemment elle n'a pas." Un exemple ? "Le très beau cas du mot 'poids'. Des cuistres ont décidé à un moment de mettre un 'd' et un 's' prétendument car le mot viendrait du latin pondus. Alors qu'il vient de pensum. Et on continue aujourd'hui à écrire un 'd' à la suite d'une erreur de personnes prétentieuses !" Pour le Pr Klinkenberg, le français écrit devrait être fait pour tous les francophones, pas seulement pour ceux qui ont étudié le latin…
Pourtant, l'idée de se séparer des chiffres romains serait un mauvais combat. "Les simplificateurs loupent leur cible. Il y a bien d'autres simplifications plus importantes à apporter à notre système d'écriture." L'orthographe, cette épine dans le pied des élèves depuis des siècles, encore et toujours... "L'accord du participe passé avec avoir n'a aucune rationalité et crée des complexités effroyables. Là, il y a une véritable perte de temps, d'énergie et cela ne rend pas très intelligent ! Alors qu'ici (avec les chiffres romains, NdlR) la perte d'énergie est assez faible et introduit à une altérité." (lire p. 39) Pour que la génération suivante ne soit pas sacrifiée, "parce qu'elle l'est par bien d'autres choses que par le Covid", nous pourrions lui rendre la tâche un peu plus facile en modifiant certaines règles, amène le professeur.
Et les chiffres romains ? Vont-ils disparaître ? "Ces chiffres sont utilisés en écriture musicale (en musique tonale pour la numérotation des degrés), en chimie pour le degré d'oxydation… Ils sont utilisés parfois dans des contextes extrêmement précis où ils jouent un certain rôle. Dans ces domaines ils ne disparaîtront probablement pas."
Des signes conventionnels vus comme un trésor... ou un bagage
Pour Sémir Badir, ce débat suscité par le remplacement des chiffres romains est passionnel. Si on ne peut dès lors pas le résoudre au moyen d'arguments logiques - raison et passion appartenant à deux registres différents -, il permet de s'intéresser aux signes et à leur importance dans nos sociétés. "Les chiffres romains sont des signes, des conventions, des outils de la pensée ; ils ne sont pas la pensée elle-même." Partant de ce postulat, le sémiologue ajoute que, si les signes sont conventionnels, il faut donc bien les apprendre. Cet apprentissage va réclamer des efforts ; de la part de la société, qui organise la transmission de ces outils (via l'école) ; et, également, de la part de l'élève les apprenant. "Et le système scolaire, depuis toujours, appelle une forme de récompense, explique M. Badir. On ne fait pas d'efforts pour rien. Dès lors, il y a une forme d'attachement sentimental à l'objet de cet effort, à ces conventions." "Si on nous dit 'cela ne sert plus à rien, ces conventions, on va arrêter de les utiliser', on va ressentir un sentiment de perte de réel. Car le monde ne sera plus à l'image de la façon dont on l'a appris."
Un autre point important, qui expliquerait cet attachement émotionnel aux signes, réside dans le fait que la grande majorité des gens n'apprennent pas seuls. L'apprentissage comprend donc également un lien fort. Intergénérationnel, entre les éducateurs et des éduqués ; ainsi qu'un lien générationnel : "on apprend en classe avec des condisciples qui ont le même âge et qui font génération". Cette réalité sociale fait que les chiffres romains s'apparentent à un trésor. Un "trésor culturel", "qui fait écho à la récompense. On peut aussi, plutôt que de trésor, parler de bagage culturel. Et là, cela renvoie plus à l'acquisition et à l'effort. Le bagage peut être lourd… Lourd à porter. On pourrait donc aussi avoir envie de se délester de certains bagages qui nous paraissent un peu inutiles." En effet, l'accumulation de conventions contradictoires - "on n'écrit pas de la même manière un SMS, un message sur Facebook, une lettre" - ne cessant de complexifier notre monde entraînerait peut-être ce désir de simplification.
Sémir Badir esquisse une dernière raison au caractère passionnel de ce débat : "On vit aussi dans un monde où le lien intergénérationnel est mis en difficulté. Cette simplification, proposée par une institution qui paraît être justement celle qui symbolisait le lien entre les générations, c'est une sorte de camouflet [pour l'une de ces générations]."
Toutes les expos ne sont pas faites pour le grand public
Pour défendre son choix, le musée Carnavalet a mis en avant la nécessité pour lui d'être "universellement accessible". En supprimant les chiffres romains de ses textes, le musée rendrait-il réellement service à la société, lui qui est financé par l'État, dans cette optique d'utilité publique ? Pour André Gob, parler d'accessibilité universelle est excessif. Car "toutes les statistiques montrent que les musées touchent actuellement 1/3 de la population". Ceci n'empêche évidemment pas ces institutions d'essayer de toucher davantage de public, mais penser que les musées toucheront un jour 100 % de la population est utopique et, à l'avis de M. Gob, pas souhaitable. "Il existe toute une série d'activités de loisirs. On ne demanderait pas à toute une population d'aimer le football ou les cabarets de jazz !"
Toutefois, le muséologue insiste sur le fait qu'il est important de ne pas rebuter le visiteur. "Il faut éviter que les textes comprennent un signe, des mots, des phrases, un style" qui découragent. Il faut donc faciliter la lecture à celui ou celle qui se tient debout, entouré d'autres visiteurs. "J'ai moi-même fait des expositions où les siècles étaient exprimés en chiffres arabes. Pourtant, dans mes livres, j'utilise les chiffres romains", explique André Gob. Avant de préciser : "Ces livres ne s'adressent pas à un large public, mais à des spécialistes." Pour le muséologue, la connaissance et l'apprentissage des chiffres romains à l'école restent un atout. "La numération romaine est intéressante car elle montre qu'il y a un autre système que le système décimal que nous utilisons. Et c'est important pour mieux comprendre ce qu'apporte ce système décimal, justement : un système où c'est la position du chiffre qui détermine sa valeur. Le 2 le plus à droite vaut 2, celui qui est un peu moins à droite vaut 20 et encore moins à droite, 200, etc." Pourtant, le professeur répète que, si on veut faciliter la visite du musée, il vaut mieux éviter les chiffres romains. "Sauf si on fait une exposition qui vise un public restreint, très érudit... ce qui existe aussi."
Ce qu'il faut bien comprendre, avertit enfin André Gob, c'est qu'entre "les scientifiques qui fournissent l'information et le public il y a un travail de muséographe visant à rendre les textes compréhensibles". Le professeur souligne l'existence d'un débat interne aux musées , "puisque, bien souvent, les scientifiques pensent qu'on dénature leurs textes en les modifiant. Mais c'est le prix à payer pour rendre l'accès possible… D'autant que rien de ce qui n'est dit, au final, n'est faux".
"Moins on est capable de déchiffrer le passé, plus on dépend de ceux qui en parlent"
S'en prendre à une façon de noter des chiffres comme on le faisait jusqu'à aujourd'hui, c'est "s'interdire de connaître directement le passé", résume M. Zink. "Sur une toute petite question", concède l'historien. Toutefois, il rappelle que quiconque ne déchiffre pas ces signes ne peut pas lire une date sur une pierre tombale, dans un livre ou encore sur un monument ancien. Et "moins on est capable d'accéder soi-même à la connaissance du passé, plus on dépend de ceux qui nous en parlent"... À bon entendeur.
Pour mieux partager la faute - ou la responsabilité - de l'institution du musée sur cette affaire de chiffres romains évanescents, l'Académicien note qu'on ne visite un musée avec profit que si l'on y a été préparé par l'enseignement qu'on a reçu. L'école joue un rôle capital dans cette transmission des codes anciens… qui dès le départ est compliquée.
"Nécessairement, on comprend mal le passé ! Parce que les œuvres du passé n'ont pas été faites pour nous…" mais bien pour les contemporains de leur auteur. "Donc, il y a des tas de choses qui nous échappent."
À la question de savoir pourquoi il est si important de se sentir lié aux anciens et au passé, Michel Zink répond du tac au tac : "Car cela permet d'avoir un jugement relatif sur nous-mêmes ! De ne pas considérer que nous sommes parfaits… Si nous connaissons les époques du passé, nous voyons que sur certaines choses elles faisaient moins bien que nous, pour d'autres aussi bien ou mieux ; que, quand elles faisaient mal, c'était pour telle et telle raisons qu'on peut comprendre. Tandis que, si on ne le fait pas, on considère que le passé se caractérise par le fait qu'il était cruel, affreux, injuste, etc. Et que, nous, nous sommes parfaits. Nous ne voyons pas alors que l'histoire n'est pas terminée." Michel Zink suppose que, dans une génération, on nous reprochera des choses horribles que nous ne voyons pas maintenant.
L'auteur du récent ouvrage On lit mieux dans une langue qu'on sait mal ajoute que, si nous sommes incapables de faire cet effort de compréhension pour notre propre passé, et quelques fois pour un passé très proche, comment le ferions-nous pour des civilisations étrangères ? "Comment arriver à comprendre les points de vue de quelqu'un qui pense tout à fait différemment, si nous sommes déjà incapables de comprendre comment pensaient nos grands-pères ?"