Faut-il en finir avec la police montée?
Le jeudi premier avril, le bois de la Cambre a été le théâtre d'affrontements suite au faux festival la "Boum". Des images montrant l'utilisation par les forces de l'ordre de chiens ou de chevaux (blessés ou fuyant seuls dans les rues) ont suscité nombre de réactions, jusqu'à une pétition demandant la fin de la police montée. La cavalerie est-elle donc dépassée, ou a-t-elle encore tout son sens?
- Publié le 16-04-2021 à 10h09
- Mis à jour le 16-04-2021 à 11h15

Oui, pour Victoria Austraet, députée au Parlement de Bruxelles-Capitale (indépendante, ex-parti DierAnimal)
"La question du bien-être animal prend chaque année de l'ampleur. Politiques, lois et police, tous, nous devons évoluer. Les chevaux, qui ne sont ni une arme ni un bouclier, ne devraient plus être utilisés pour faire régner l'ordre."
Pourquoi avoir soutenu la pétition qui demande d'arrêter d'utiliser les chiens et les chevaux lors de missions de police pour des raisons de bien-être animal (voir ci-dessous) ?
Parce que, comme d'autres, j'ai été choquée par les vidéos et les photos montrant ces chevaux blessés, tombant ou fuyant les affrontements. Il est important de souligner que cette pétition n'est ni en faveur des "boumeurs" ni contre les membres des forces de l'ordre, qui ont fait leur travail du mieux qu'ils pouvaient.
Qu'espérez-vous ?
Nous n'avons rien à redire face à des images de la police montée qui patrouille dans un parc. Mais la réalité, on l'a vu, est plus large. Il faut ouvrir le débat sur l'utilisation des animaux par les forces de l'ordre pour que de pareils drames ne se reproduisent plus.
Vous visez la circulaire ministérielle OOP41 ?
Oui, sortie par la ministre de l'Intérieur en 2014, elle s'attache aux modalités de la gestion de l'espace public lors d'événements touchant à l'ordre public. On y lit que "la police à cheval convient surtout aux missions de maintien de l'ordre public (patrouilles de surveillance, dispositifs de canalisation, escortes, protection de secteurs, fouille de zones, évacuation de lieux ouverts, refoulement en douceur de groupes…)". Et que, "à titre exceptionnel, lorsque les autres moyens sont inopérants, la police à cheval peut également être utilisée de manière ciblée et différenciée pour le rétablissement de l'ordre public (maintien d'une interdiction de rassemblement, refoulement de groupes ou évacuation de lieux avec recours à la force, dispersion de rassemblements armés, intervention lors d'émeutes…)". On y spécifie bien "à titre exceptionnel" ! Cela nous amène à deux questions. La première est de savoir aujourd'hui si cette circulaire a bien été respectée par les forces de l'ordre. Les "autres moyens" étaient-ils vraiment inopérants ? Pourquoi n'y avait-il pas d'"autres moyens" ? La deuxième : n'est-il pas temps de revoir cette circulaire pour la rendre plus stricte et limitative encore dans l'utilisation de la police à cheval ?
Pourquoi vouloir limiter un moyen qui a fait ses preuves comme outil de proximité mais aussi de dissuasion ?
Parce que nous ne voulons plus voir ce type d'images. La protection des animaux et le souci du bien-être animal sont une problématique qui chaque année prend de l'ampleur. Les politiques et les lois, tous, dans notre société, nous devons évoluer, en ce compris les forces de l'ordre dans le cadre de l'utilisation des animaux pour leurs missions.
Souhaitez-vous la fin de la police à cheval, comme le demande Mme Crépin, qui est à l'origine de la pétition ?
La priorité est de ne plus utiliser ces animaux craintifs dans des situations de foule et de violence. Comme dit la pétition, ils ne doivent être ni une arme ni un bouclier. Peut-être pourraient-ils être réservés uniquement aux cérémonies ?
Vous êtes politicienne, quelle sera la prochaine étape ?
Simple députée indépendante et dans l'opposition au Parlement bruxellois, ma marge de manœuvre est réduite vu que le sujet est de niveau fédéral. Je poserai déjà une question parlementaire au ministre régional chargé du Bien-être animal, Bernard Clerfayt.
Pascale Crépin, initiatrice de la pétition: "J'espère la fin de la police montée"
Pascale Crépin, pourquoi avoir lancé cette pétition qui a recueilli près de 32 000 signatures ?
Les 1er et 2 avril derniers, lors des rassemblements au bois de la Cambre à Bruxelles, des chevaux ont été blessés, victimes de jets de pétards et de bouteilles. Deux autres se sont enfuis, pris de panique, et sont rentrés seuls à la caserne avec les risques encourus dans la circulation en pleine ville. En plus d'être exposés aux projectiles lors des manifestations, ils sont aussi exposés aux gaz lacrymogènes. Les images des chevaux dans ce champ bataille et ces deux chevaux rentrés seuls à la caserne m'ont crevé le cœur. Les forces de l'ordre disposent actuellement d'autres moyens performants -notamment les autopompes ou les drones - pour encore utiliser des êtres vivants et sensibles. La police prétend que les chevaux n'étaient pas en première ligne mais ils se sont quand même retrouvés dans la mêlée. Les animaux ne sont ni des armes ni des boucliers !
Que voulez-vous ?
Ce que j'attends de cette pétition, c'est que nos responsables politiques réétudient la question de l'utilisation des animaux au sein de la police avec l'espoir de ne plus les voir utilisés. Au final, j'espère la fin de la police montée.
Non, pour Benoit Van Houtte, Directeur de la sécurité publique à la police fédérale
"La police montée n'est pas du tout en voie de disparition. À l'étranger, certaines polices qui n'en bénéficient pas commencent à réfléchir à l'instauration d'une cavalerie tant ses atouts sont nombreux. Par ailleurs, nous n'avons pas attendu 2021 pour faire du bien-être de nos chevaux une vraie priorité."
Quand et dans quels contextes la cavalerie est-elle utilisée ?
Les moyens équestres de la police (110 chevaux pour 120 cavaliers) sont utilisés à peu près dans tous les contextes, c'est même un de leurs atouts majeurs. Ils sont impliqués à la fois dans la fonction d'accueil au sein des festivals, dans la surveillance des parcs, des dunes… jusqu'au bout de l'échelle de gradation des moyens spéciaux que l'on doit pouvoir engager pour le maintien de l'ordre. On les utilise donc aussi pour de l'intervention, même si c'est plus rare.
Quels sont les atouts de la police montée ?
Sa maniabilité : les chevaux nous permettent d'aller dans des endroits difficilement accessibles. Ensuite, le cavalier étant plus haut, il voit mieux et est également mieux vu par le public. On peut compter de surcroît sur le capital sympathie du cheval. Je n'ai jamais vu personne venir caresser une voiture de police, alors que cela arrive constamment quand on est à cheval. Les chevaux permettent de tisser de nombreux contacts avec la population. Lors d'interventions, comme à la Cambre ou en marge d'un match de football, il faut d'ailleurs savoir que la cavalerie commence sa journée bien plus tôt et dans le cadre d'une phase d'hospitalité et de contact. Ce n'est qu'en cas d'incidents qu'elle sera regroupée pour intervenir, avant de revenir en phase de contact. Les chevaux sont en effet très agiles pour passer d'une phase à l'autre, ce qui n'est pas le cas des autres moyens, telle une arroseuse par exemple.
Lors des phases d'intervention, où se situent les chevaux ? Comment et en fonction de quelles réglementations sont-ils utilisés ?
C'est une question complexe. Notre direction d'appui de la police fédérale déploie des moyens sur le terrain mis à la disposition du chef de la police locale qui gère l'événement. Chaque chef ne fait pas ce qu'il veut, bien entendu, mais il aura sa propre analyse de l'événement et du risque. Dans le cadre légal, c'est lui qui prendra la décision d'engager d'abord des chevaux, des arroseuses, l'infanterie… Cette décision lui revient. Il n'y a pas de gradation qui imposerait l'engagement de tels ou tels moyens en priorité, cela dépend de nombreux facteurs : qui sont les manifestants, combien sont-ils, sur quel terrain… ? Mais le principe de proportionnalité est un critère légal toujours pris en considération. Tout moyen utilisé doit être légal, proportionné et opportun.
À la Cambre, une manifestante fut renversée par un cheval. Y a-t-il beaucoup d'accidents avec la cavalerie ?
Le renversement d'une personne n'est pas une technique qu'on utilise, il s'agissait d'un accident. Mais de tels accidents sont très rares : en trente ans, je les compte sur les doigts d'une main.
Comment les chevaux sont-ils dressés pour assumer de telles situations de stress ?
La sélection, l'achat, le dressage, le suivi du cheval sont très précis, progressifs et spécifiques. Chaque cavalier a également son cheval attitré, mais, vu que son cheval n'est pas nécessairement prêt pour la mission que lui doit exécuter, il en montera parfois un autre afin que les combinaisons soient toujours les plus adéquates.
Certains citoyens refusent que les chevaux soient utilisés comme des armes ou boucliers, et qu'ils doivent intervenir pour gérer nos dérives humaines. Comment réagissez-vous ?
C'est une question philosophique importante qui questionne le rapport entre l'homme et l'animal et dépasse le seul cas de la police. Je pourrais m'exprimer à titre personnel, mais pas à titre professionnel.
L'évolution des sensibilités en faveur du bien-être animal ne vous oblige pas à revoir le rôle de la cavalerie ?
On n'a pas attendu 2021 pour faire du bien-être de nos chevaux une priorité. Nous avons remis aux normes les écuries, réévalué leur alimentation, nous leur réservons des vacances en prairie…
Vous voyez donc encore le sens de la police montée et vous n'appelez pas à sa fin.
J'y vois non seulement tout son sens, mais je dis que si on nous la retirait, nous devrions la remplacer par d'autres outils peut-être plus violents et moins avantageux. Tous les spécialistes du maintien de l'ordre en Belgique sont unanimes sur ce point. À l'étranger, certaines polices qui n'en bénéficient pas commencent à réfléchir à l'instauration d'une cavalerie. La police montée n'est donc pas du tout en voie de disparition.