"Il faut savoir rester à sa place", "c'est hors sujet": en coulisses du forum économique au Qatar, la question de la corruption reste sulfureuse
Aborder le cas du QatarGate ou évoquer la corruption - dont le cadeau d'un avion à Donald Trump - reste très sensible au Qatar. Même si le pays a potentiellement connu "une réelle évolution" à ce propos. Les tensions économiques et géopolitiques dans la région brouillent parfois le tout. Récit de l'ambiance sur place.

- Publié le 11-06-2025 à 13h46
- Mis à jour le 12-06-2025 à 22h06

"C'est complètement hors sujet". Parler de corruption au Qatar reste visiblement sensible pour certaines personnes. Nous y reviendrons. Mais avant tout, petit retour en arrière.
La température dépasse allègrement les 40°C à Doha, alors qu'a lieu le forum économique qui s'est tenu du 20 au 22 mai 2025. Une ville littéralement sous cloche climatisée.
Les questions qui fâchent sont posées, le forum estampillé "Bloomberg" se veut "anti-consensuel". Pas question d'être plat. Si aucun chef d'État n'a fait le déplacement, les special guests comme Elon Musk ou Donald Trump Jr. se sont amusés à pimenter l'ambiance, bien que le premier n'ait visiblement pas apprécié les critiques proférées à son encontre.
Quelques journalistes francophones, principalement français, ont pu faire le déplacement. Des rencontres avec des officiels ont été organisées par les autorités, notamment avec le ministre d'État des Affaires étrangères ou celui des Finances.
Le Premier ministre, Mohammed ben Abderrahmane Al Thani, membre de la famille de l'émir Tamim ben Hamad Al Thani, a également répondu de manière franche aux accusations de corruption proférées à l'encontre du Qatar, en particulier en ce qui concerne le potentiel don d'un avion d'une valeur de plusieurs centaines de millions de dollars pour remplacer Air Force One. Un don sur lequel planent de nombreux doutes, en particulier quant au jeu du président américain lui-même.

Les questions restent "touchy"
Pourtant, lorsqu'il s'agit d'aborder les questions de corruption, les langues se délient difficilement. La plupart des investisseurs que nous avons rencontrés sur place préfèrent ne pas se prononcer. Certains d'entre eux précisent néanmoins que des pays de la région - sans vouloir les nommer - jouent un rôle dans plusieurs campagnes de désinformation.
Il faut reconnaître que le Qatar entretient des relations tendues avec ses proches voisins, dont l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, qui sont considérés comme ses rivaux. La concurrence économique et géopolitique joue un rôle important.
Aborder le QatarGate, cas de corruption toujours en cours de jugement impliquant des parlementaires européens, provoque le dédain, voire le mépris. Le Qatar a d'ailleurs toujours formellement nié ces accusations. On nous assure sur place que les cas de corruption potentiels dans le passé auraient été le fait de personnes isolées sans implication du gouvernement. "Il y a une réelle évolution ces dernières années", nous glisse un journaliste sur place.
Néanmoins, le ministre qatari du Travail Ali bin Samikh Al Marri a tout de même été cité dans l'enquête, même si le mandat d'arrêt qui avait été délivré à son encontre a depuis été suspendu par les autorités européennes. Et il est toujours en fonction actuellement au sein du gouvernement qatari.
"C'est complètement hors sujet (...). Le Qatargate date de 2022, on est en 2025"
"Parler du QatarGate est complètement hors sujet", nous assène donc la personne en contact avec notre rédaction, à la lecture de l'un de nos articles publiés lors du forum économique. L'article en question évoquait les liens proches avec la France, la stratégie qatarie à l'international et le QatarGate, qui a éclaboussé le Parlement européen.
"Le QatarGate date de 2022, on est en 2025", enchaîne ce contact. "Vous n'êtes pas un spécialiste du Moyen-Orient", reçoit-on encore par écrit, entre autres. "Il faut savoir rester à sa place car être journaliste, c'est s'en tenir aux faits uniquement". Le message est clair. Le sujet reste sensible.
Pourtant, notre papier n'a fait que remettre quelques éléments de contexte, des faits, dans l'ambiance d'une journée passée au forum économique, l'un des éléments clés du soft power du Qatar. Une volonté de soft power partagée par tous les pays, ne serait-ce que les plus influents du monde. La route semble donc encore longue pour une réelle liberté de la presse, bien que ce contact ne représente pas directement le gouvernement qatari.
"Le Qatar se félicite de sa remontée dans le classement de Reporters sans frontières", nous signalait cette même personne plus tôt. Notons, il est vrai, que ce dernier figure en 79e place en 2025, contre une 84e place l'année précédente, avec une note de 58,25, devant l'Albanie, le Botswana, la Zambie, ou encore, plus loin, la Grèce, le Kosovo ou Israël. À titre indicatif, la Belgique a perdu deux places dans le classement en étant 18e avec une note de 80,12, la France a perdu 4 places avec la note de 76,62 et la Norvège reste numéro 1, avec la note de 92,31. "C'est très cadré, c'est parfois compliqué de travailler pour les journalistes au Qatar. Mais le pays est agréable et on se sent en sécurité, contrairement à d'autres. La Belgique devrait s'en inspirer à ce niveau", nous glisse un journaliste libanais résidant au Qatar, qui a également vécu quelques années à Bruxelles.

QatarGate, un scandale "du passé" ?
Si le scandale du QatarGate a éclaté en 2022, la procédure est toujours en cours. "Le rythme est lent car plus personne n'est en détention, donc il y a moins d'urgence à effectuer des devoirs", nous explique Louis Colart, journaliste et coauteur avec Joël Matriche de QatarGate, livre-enquête paru en janvier 2024.
"De plus, il y a deux procédures : l'instruction judiciaire, et le contrôle de l'instruction, demandé par certains avocats de la défense. Les avocats d'Eva Kaili (la parlementaire au coeur du scandale, avec entre autres le Belge Marc Tarabella, NdlR) avancent un problème de violation de l'immunité parlementaire, d'autres le problème avec le statut de repenti de Pier Antonio Panzeri (l'autre parlementaire qui a collaboré avec la justice belge en échange de ce statut de repenti, NdlR). C'est d'une lenteur qui pose question sur l'efficacité de la justice", affirme-t-il. De plus, l'affaire ne se limite pas au Qatar, car le Maroc et la Mauritanie sont aussi impliqués.
"Le Qatar avait besoin d'alliés et d'une diplomatie particulièrement active alors qu'en 2017, le pays souffrait d'un blocus (liens coupés avec l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Bahreïn et l'Égypte, NdlR). Le lobbying a donc visiblement dérapé à partir de là, avec des parlementaires réceptifs à l'argent et aux cadeaux. La corruption dans le Qatargate est clairement étayée par l'enquête. Certains suspects ont été pris la main dans le sac avec des éléments solides. Reste à voir si la situation a suffisamment changé depuis la fin du blocus (en 2021, NdlR). Mais le Qatar a une culture de la diplomatie du cadeau différente de celle de chez nous comme l'ont montré plusieurs enquêtes journalistiques sur les bijoux ou montres offerts", lance-t-il encore, sans faire "d'essentialisme". Notons également que certains parlementaires impliqués ou leurs assistants ont visiblement gonflé leurs rôles et influence sur les institutions européennes auprès du Qatar afin de justifier des rétributions, dont les preuves "sont accablantes".

Tanguy Struye de Swielande: "C'est une forme de corruption, pas uniquement propre au Qatar"
Tanguy Struye de Swielande, professeur en relations internationales à l'UCLouvain, nous livre un regard critique mais nuancé sur le Qatar, dans le grand théâtre des relations géopolitiques, donc aussi économiques, à l'international. Entretien.
Comment évolue la stratégie du soft power du Qatar ces dernières années ?
"Le Qatar a une politique étrangère extrêmement intéressante. Ils ont très vite compris, comme l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, que le gaz et le pétrole ne sont pas éternels. Ils se sont donc tournés vers le sport, avec le fonds QSI (Qatar Sports Investments), et la diplomatie. C'est particulièrement pertinent pour le Qatar, considéré comme une "petite puissance", qui a ainsi acquis beaucoup plus d'influence. Ils ont joué très intelligemment, notamment avec l'organisation de la Coupe du Monde de football 2022 et le rachat du PSG, même si cela leur a pris 14 ans (pour remporter la Champion's League, NdlR). C'est une énorme publicité. Le président du PSG a été reçu par Emmanuel Macron, ce qui est un succès pour leur diplomatie sportive. Alors oui, on peut parler des droits de l'homme et de la situation des femmes, mais de manière générale, c'est plutôt un succès. Et c'est un pouvoir d'influence. De là à dire que c'est de la corruption dans ce cas, non… Je dirais plutôt qu'à travers cette diplomatie, ils ont automatiquement une voix et une influence, dont un poids dans des grandes entreprises, françaises, anglaises, etc. (dont des parts dans TotalEnergies, Accor Hotels, Lagardère, etc.), ce qui joue aussi un rôle très important."
Le Qatar se positionne en médiateur international également…
"Oui. Le Qatar a particulièrement développé la niche diplomatique qu'est la médiation, notamment dans le conflit israélo-palestinien, mais aussi au Rwanda et au Congo. Et ça, c'est intéressant. Un petit État peut développer des niches. Nous, en Belgique, nous étions connus il y a 50 ans pour développer ces niches ; le Qatar fait de même et est devenu plus important que la Belgique car il est proactif et prend des initiatives. Alors que la Belgique suit l'Union européenne. Cela pose des questions : comment se fait-il que l'intermédiaire au niveau des Grands Lacs au Congo ne soit pas l'Europe ou la Belgique, mais le Qatar ?"
Certains, au Qatar, affirment que les accusations de corruption proviennent majoritairement des pays comme l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, pour lui nuire, ou sont instrumentalisées. Qu'en pensez-vous ?
"C'est tout à fait probable que ce soit une tactique de relations internationales, les relations sont extrêmement tendues entre les Saoudiens et les Qataris. C'est du bashing d'image. Et je peux imaginer que le Qatar fait la même chose dans l'autre sens."
Et pour le Qatargate ?
"Le Qatargate est un bel exemple de tentative d'achat de personnes, mais ce n'est pas propre au Qatar. Il y a d'autres cas, comme avec Huawei et la Chine par exemple. Est-ce que le Qatar sort du lot dans la tentative d'influence de parlementaires européens ? Je ne pense pas. La question est de voir comment nos dirigeants continuent à se faire acheter par des pays comme le Qatar, la Chine, etc. Les professeurs d'université sont aussi invités à des voyages où tout est payé. C'est une forme de corruption, pas uniquement propre au Qatar."
Partout, même dans nos démocraties, la manière d'influencer d'autres pays se fait de manière officielle, par des investissements mais aussi, et on ne peut pas le négliger, par des aspects de corruption plus flous."
Cette façon d'agir a-t-elle évolué, depuis la levée du blocus des pays voisins en 2021 visant Doha ?
"Il est possible que, comme ils sont "sur le radar", ils fassent plus attention. Partout, même dans nos démocraties, la manière d'influencer d'autres pays se fait de manière officielle, par des investissements mais aussi, et on ne peut pas le négliger, par des aspects de corruption plus flous. Le cadeau controversé du Boeing à Trump est un exemple. C'est compliqué d'avoir tous les éléments, si c'est un cadeau, si c'est Trump qui l'a demandé… Il semblerait même que de nouveaux documents montrent des incohérences dans les propos de Trump. On risque d'avoir encore des surprises."
Où est la frontière entre influence et corruption ?
"La limite entre corruption et influence semble compliquée dans un monde complexe, malgré toute une série de règles qui existent au niveau européen. Il y a des politiques corrompus par des puissances extérieures, mais cela ne concerne pas uniquement le Qatar. Que des pays tentent de corrompre, il y en aura toujours. Et pas uniquement des pays dits "non démocratiques". Mais il faut être plus sévères par rapport aux politiques qui se font acheter. L'absence de condamnation, le fait que cela prenne des années, c'est cela qui est affolant en Europe."
Au Qatar, on entend que la corruption appartient au passé, que cela concernait uniquement des brebis galeuses…
"C'est exagéré. Mais ils vont certainement agir de manière plus intelligente. La notion de corruption et d'influence est floue. Une fois qu'on rentre dans les faits, c'est difficile à définir, même s'il y a des règlements. Et c'est très vague dans la pratique. Le Boeing de Trump est un exemple : on a les infos, mais personne ne peut prouver le lien de corruption clairement pour le moment.
"C'est exagéré. Mais ils vont certainement agir de manière plus intelligente. La notion de corruption et d'influence est floue. Une fois qu'on rentre dans les faits, c'est difficile à définir, même s'il y a des règlements. Et c'est très vague dans la pratique. Le Boeing de Trump est un exemple : on a les infos, mais personne ne peut prouver le lien de corruption clairement pour le moment."
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