"J'ai des moyens bien moins risqués de gagner de l'argent" : d'où vient la fortune de l'ex-propriétaire de Chelsea, proche du régime russe ?
Série spéciale "Les milliardaires russes" (4/5) | Roman Abramovitch, de la Russie des privatisations à la gloire de Chelsea, a bâti sa fortune en restant proche du pouvoir russe. Avant de voir son empire rattrapé par la guerre en Ukraine.

- Publié le 24-07-2026 à 15h43
- Mis à jour le 24-07-2026 à 16h40

Sur le compte britannique de Roman Abramovitch, 2,5 milliards de livres attendent depuis quatre ans. L'oligarque russe ne peut pas y toucher, le gouvernement britannique refuse de les libérer et les victimes de la guerre auxquelles la somme avait pourtant été promise n'en ont toujours pas vu la couleur.
Ce montant, il provient de la vente d'un célèbre club londonien qui a grandement contribué à faire connaître le milliardaire à l'international. Mais, contrairement à sa popularité, sa richesse, elle, ne vient pas du football. Tour d'horizon de celui que les médias surnomment "l'oligarque furtif".
L'homme aux 200 sociétés
Retour en 1995. L'économie russe est à terre. Depuis la chute de l'URSS en 1991, le PIB du pays a plongé de près de 35 %, selon les données de la Banque mondiale, et les finances de l'État sont au plus bas.
Pour se renflouer, le Kremlin met en place le système des "prêts contre actions". Un mécanisme qui consiste à ce que l'État emprunte de l'argent à quelques grandes banques et hommes d'affaires en leur laissant en garantie des parts dans de grandes entreprises publiques. Et si l'État ne rembourse pas, ces parts sont vendues aux enchères; ce qui permet aux prêteurs de devenir propriétaires à bas prix d'entreprises comme le pétrolier Ioukos ou le géant des métaux Norilsk Nickel.
C'est dans ce contexte que Roman Abramovitch, alors homme d'affaires peu expérimenté de 29 ans, s'associe à Boris Berezovsky, homme d'affaires puissant et proche de l'entourage du président Boris Eltsine. Ensemble, ils décident de mettre la main sur la compagnie pétrolière Sibneft.

Selon une enquête de la BBC, l'entreprise leur aurait coûté environ 250 millions de dollars, une aubaine. Sauf que des années plus tard, des documents sortis clandestinement de Russie et consultés par la chaîne britannique décrivent une vente truquée. L'ancien procureur général russe Iouri Skouratov y voit un "montage fondamentalement frauduleux" ayant permis de sous-évaluer l'entreprise, sans qu'il soit possible d'établir précisément sa valeur réelle.
Et, en 2005, le géant Gazprom rachète la participation d'Abramovitch pour environ treize milliards de dollars, soit plus de cinquante fois la mise initiale. Un bonus considérable en une décennie.
Mais cet épisode Sibneft n'est qu'un avant-goût pour Roman Abramovitch. Depuis, l'homme d'affaires a investi partout : acier, immobilier, fonds spéculatifs, technologies de cybersécurité ou encore cinéma. Selon l'enquête internationale Cyprus Confidential, qui a permis de consulter 3,6 millions de documents, plus de 200 sociétés offshore et une douzaine de trusts (des structures juridiques permettant de gérer des actifs tout en dissimulant leur véritable propriétaire) sont liés à lui.
L'un de ces chemins mène même à un secteur plus étonnant, celui du cannabis légal américain. Selon les informations du média spécialisé Barron's, des structures financées par l'oligarque ont apporté quelque 225 millions de dollars à Curaleaf, cotée à la bourse canadienne.
Le but est de gagner (avec Chelsea, NdlR). Il ne s'agit pas de gagner de l'argent. J'ai des moyens bien moins risqués d'en gagner".
Chelsea, de la gloire à l'exil
"L'oligarque furtif" est, comme on pourrait le supposer, très discret publiquement. Mais c'est en 2003 que l'homme d'affaires fait un investissement qui va le faire connaître du grand public. Et surtout des supporters de football puisqu'il rachète Chelsea pour 140 millions de livres (environ 160 millions d'euros). Le club londonien, alors endetté à hauteur de près de 80 millions de livres, passe d'une équipe en difficulté financière à un club capable de rivaliser avec les plus grandes puissances européennes. Dès son premier été, le milliardaire russe dépense plus de 100 millions de livres sur le marché des transferts. Un an plus tard, il attire le célèbre entraîneur José Mourinho. En 2005, Chelsea devient champion d'Angleterre pour la première fois depuis cinquante ans.
À son arrivée, Roman Abramovitch avait annoncé la couleur. "Le but est de gagner. Il ne s'agit pas de gagner de l'argent. J'ai des moyens bien moins risqués d'en gagner", déclarait-il au Daily Telegraph. En dix-neuf ans, Chelsea remporte cinq Premier League, deux Ligues des champions et dix-neuf titres majeurs. Selon le New Yorker, son propriétaire injecte environ 1,5 milliard de livres dans le club.

Et, puis, d'un coup, la politique s'invite dans le football. Le début de la guerre en Ukraine en février 2022 place Roman Abramovitch au cœur des tensions. Quelques jours plus tard, le 2 mars, l'annonce arrive. "J'ai toujours pris mes décisions dans l'intérêt du club. Dans la situation actuelle, j'ai donc décidé de vendre Chelsea car je crois que c'est dans le meilleur intérêt du club, des supporters, des employés ainsi que des sponsors et partenaires", dit-il dans un communiqué, avant de quitter le Royaume-Uni.
Peut-être sentait-il le vent venir. Car le 10 mars 2022, soit deux semaines après le début de la guerre, le gouvernement britannique sanctionne Roman Abramovitch, estimant qu'il a "bénéficié de sa proximité avec Vladimir Poutine pendant des décennies", notamment via des contrats publics et des avantages économiques et que ses activités "soutiennent le gouvernement russe". Une accusation qu'il a toujours niée. Mais plusieurs enquêtes alimentent les soupçons.
En 2023, par exemple, la BBC révèle que des sociétés liées à Roman Abramovitch ont vendu pour 40 millions de dollars une participation dans un géant russe de la publicité à deux proches de Vladimir Poutine. Parmi eux figure le violoncelliste Sergueï Roldouguine, parrain de sa fille aînée et souvent présenté comme le "portefeuille de Poutine", c'est-à-dire l'un des hommes chargés de gérer discrètement sa fortune.
Dans les faits, ses avoirs sont gelés, y compris Chelsea. Et le club est placé sous licence spéciale : interdiction de vendre de nouveaux tickets, de négocier des contrats commerciaux ou de prolonger certains joueurs. Seule la vente du club peut malgré tout se poursuivre mais sous le contrôle des autorités britanniques. Elle est finalement conclue à la fin du mois de mai 2022. Chelsea est cédé pour 2,5 milliards de livres à un consortium mené par le milliardaire américain Todd Boehly.
Il (Roman Abramovitch) m'a dit qu'il pouvait transmettre des messages à Poutine"
Son rôle particulier dans la guerre en Ukraine
Par la suite, le milliardaire proche du pouvoir russe mais aussi de l'Occident, découvre un nouveau rôle. Au printemps 2022, il participe aux premières tentatives de négociation entre Russie et Ukraine.
Le négociateur ukrainien Mykhaïlo Podoliak le décrit alors auprès de Reuters comme "un médiateur extrêmement efficace entre les délégations", capable de limiter les malentendus dès le début des échanges. À ce moment-là, son rôle est encore visible. Roman Abramovitch participe aux négociations d'Istanbul aux côtés de la délégation russe, sans en être officiellement membre.
Mais, depuis, les échanges où il est impliqué se poursuivent surtout en coulisses, à l'abri des regards. En juin 2026 sur Sky News, Volodymyr Zelensky révèle d'ailleurs l'avoir reçu à Kiev avec une proposition. "Il m'a dit qu'il pouvait transmettre des messages à Poutine", a expliqué le président ukrainien lors de cet entretien. Le rendez-vous confirme qu'il n'a pas disparu; son rôle est juste devenu plus discret.
Son lieu de résidence exact ne l'est pas moins. Aucune source publique ne permet d'affirmer où il vit actuellement. Détenteur des nationalités russe, israélienne et portugaise, il aurait circulé depuis 2022 entre la Russie, Israël et la Turquie. En tout cas, Forbes le rattache toujours à Moscou et évalue sa fortune à 9,3 milliards de dollars. Une estimation qui reste approximative. Sa fortune est éclatée entre participations, trusts et sociétés offshore, et donc impossible à résumer sous un seul chiffre. Et c'est sans parler des actifs gelés, auxquels l'oligarque n'a toujours pas accès à l'heure actuelle.
Gouverneur du "bout du monde"
Fait intéressant. En 1999, Roman Abramovitch est élu député de la Tchoukotka, un immense territoire russe situé face à l'Alaska. Un an plus tard, il en devient gouverneur.
La région compte alors à peine 50 000 habitants et figure parmi les plus pauvres du pays. Roman Abramovitch finance des écoles, des logements, des hôpitaux et des systèmes de chauffage. Reuters estimait en 2009 qu'il avait consacré environ 2,5 milliards de dollars dans la région, notamment dans les mines mais aussi via des fondations caritatives. "La Tchoukotka est sortie de la crise", déclarait-il dans un rare entretien à Reuters.
Mais cette générosité a, aussi, une dimension politique. Comme le rappelle The Guardian en 2007, Vladimir Poutine laisse les oligarques conserver leur fortune à condition qu'ils restent à l'écart de la politique. Un choix que l'oligarque russe a visiblement respecté, en restant loyal au Kremlin.
Série d'été: les milliardaires russes (4/5)
Pendant six semaines, La Libre propose à ses lectrices et lecteurs différentes séries estivales. La première d'entre elles s'était penchée sur la face cachée de certains lieux touristiques. Changement d'univers dès ce samedi : nous vous proposons de vous faire découvrir le parcours de plusieurs milliardaires russes, dont certains gravitent autour de Vladimir Poutine. Comment ont-ils bâti leurs fortunes ? Sont-ils aux ordres du Kremlin ? Ou osent-ils faire entendre une voix discordante, notamment sur la guerre menée à l'Ukraine ? Pour ce quatrième volet : Roman Abramovitch, l'oligarque russe proche du pouvoir et ancien président du club de football Chelsea.