Kate&William: l'autre visage des Britanniques

En marge du mariage du prince William et de Kate Middleton, le professeur Anthony Heath se penche, pour "La Libre Belgique", sur l'identité britannique. Il est l'auteur de plusieurs livres sur le sentiment national britannique et d'un rapport sur ce thème pour le gouvernement. Il est membre de la British Academy en sciences sociales.

Christophe Lamfalussy, Envoyé spécial à Oxford
Kate&William: l'autre visage des Britanniques
©Bruno PEROUSSE/HOA-QUI/gamma

En marge du mariage du prince William et de Kate Middleton, le professeur Anthony Heath se penche, pour "La Libre Belgique", sur l'identité britannique. Il est l'auteur de plusieurs livres sur le sentiment national britannique et d'un rapport sur ce thème pour le gouvernement. Il est membre de la British Academy en sciences sociales.

Professeur Anthony Heath, dans quelques jours se tiendra le mariage de William et Kate. Un événement très British ?

A certains égards, oui. La cérémonie, le défilé la monarchie reste un trait important de l'identité britannique, surtout pour les personnes âgées. Les Britanniques adorent ces cérémonies enchanteresses. Le fait qu'il y ait un mariage religieux fait aussi partie de la tradition. Si les Britanniques sont laïques, la plupart ont encore une allégeance symbolique à l'Église d'Angleterre. C'est plus culturel que religieux.

Est-ce ambivalent ?

Non. Les générations les plus âgées s'attendent à un mariage religieux qui leur rappelle les précédents. Peu d'entre nous ont connu le couronnement de la reine Elizabeth II (NdlR, en juin 1953). Les plus jeunes générations ne sont pas aussi patriotiques, ni aussi nationalistes, que les plus âgées. Elles sont plus cosmopolites, plus sceptiques à l'égard de la monarchie, mais montrent de l'intérêt pour la famille royale. Mes recherches montrent un lien émotionnel vis-à-vis de la monarchie chez les générations plus âgées, alors que les jeunes entretiennent une culture de la célébrité. Seule une minorité est réellement hostile. Beaucoup ont des vues contradictoires. Ils s'intéressent à qui viendra au mariage, et, en même temps, ils ne sont pas patriotiques. Les gens lisent les magazines consacrés à la monarchie de la même façon qu'ils suivent les séries télévisées.

Quand ce changement s'est-il produit entre générations ?

Ceux qui ont vécu la Seconde Guerre mondiale gardent une forte identité britannique. Cette tendance s'est poursuivie jusqu'aux années cinquante. Le changement graduel est apparu dans les années soixante. À partir de ce moment-là, le lien émotionnel s'est affaibli.

Vous dites dans vos recherches qu'on assiste à l'émergence d'identités multiples…

Oui. La plupart des gens ont une identité double - écossaise et britannique, galloise et britannique. Ensuite, les personnes issues des minorités ethniques partagent également deux identités - indien et britannique, par exemple. Nous voyons aussi un glissement progressif d'une identité britannique vers une identité anglaise, bien que la différence soit très floue.

Si je vous le demande, êtes-vous britannique ou anglais ?

Les deux, certainement.

Quelle est la différence ?

L'identité britannique est plus large. J'ai un passeport britannique. Mais je suis culturellement anglais. Je ne suis pas écossais, c'est sûr. J'ai un peu de sang gallois de mon grand-père. Mais je n'ai été au Pays de Galles qu'en vacances. J'ai été dans des écoles et universités anglaises. Donc oui, je suis anglais, par la façon dont je parle, par les attitudes.

Mais que faut-il pour être un Anglais ?

D'abord l'accent. Vous pouvez immédiatement reconnaître un Anglais, un Ecossais ou un Gallois par son accent. Nous avons des traits de caractère typiquement britanniques - la façon dont nous faisons la file, envoyer des cartes de Noël, regarder le mariage royal à la télévision. Mais nous sommes aussi différents. Cela dit, si j'essayais de définir un Anglais, je terminerais sans doute par décrire un Anglais du Sud-Est, et mes amis du Yorkshire, du Lancashire ou des Cornouailles ne seraient pas d'accord. Il y a plusieurs formes d'anglitude. Nous nous définissons souvent par opposition à d'autres identités. Nous savons que nous sommes anglais, parce que nous savons que nous ne sommes pas écossais ou gallois. Et nous savons aussi que les Ecossais et les Gallois sont légèrement amers parce que l'Angleterre est plus grande et abrite la capitale. Ils soupçonnent les Anglais d'être un peu condescendants, arrogants, satisfaits d'eux-mêmes.

Cette idée d'opposition explique-t-elle aussi la vision britannique à propos de l'Union européenne ?

Oui. Un célèbre livre - "Forging the Nation" de Linda Colley - explique comment l'identité britannique s'est construite à travers les guerres contre la France, particulièrement pendant les guerres napoléoniennes. Aujourd'hui, cela dépend des générations et du niveau d'éducation. Quand je vais en Amérique, je me sens européen. Je suis aussi britannique et anglais. J'ai des identités multiples.

A propos des minorités ethniques, est-il exact qu'elles embrassent l'identité britannique ?

Très clairement. Certains de nos hommes politiques - Gordon Brown, puis David Cameron - s'inquiètent d'un manque d'adhésion à l'identité britannique. Nous avons fait un sondage l'été dernier qui montre que de 75 à 80 % des immigrés de la seconde génération, nés en Grande-Bretagne, se sentent à la fois Britanniques et liés au pays d'origine de leurs parents. En fait, ils sont plus britanniques que les Écossais et les Gallois. Ils disent que la Grande-Bretagne est leur maison, où ils vivent. En revanche, les immigrés récemment arrivés se sentent toujours somaliens, afghans ou bosniaques. Ce n'est qu'à la seconde génération que le changement s'opère.

Votre dernière étude montre un problème d'intégration des noirs originaires des Caraïbes…

Les données n'ont pas encore été publiées. Les jeunes noirs subissent un niveau de discrimination de la police. Ils s'attendent à être traités comme des Britanniques, car ils font partie de la seconde génération, sont allés dans des écoles britanniques, et on leur a dit que le Royaume-Uni était un pays d'opportunités. La réalité, c'est qu'ils sont discriminés, et s'en plaignent. Le public s'inquiète des musulmans. Je pense que le problème le plus important est ce grief des jeunes noirs britanniques, qui viennent principalement de Jamaïque. Or ce sont les petits enfants des immigrants qui pour la plupart ont émigré en 1948.

Un journaliste français disait en 2009 que les Britanniques étaient obsédés par l'argent et passaient par une vraie crise d'identité – peur de l'immigration, alcoolisme, obésité… Partagez-vous ce constat ?

Nous avons certainement un tas de problèmes dont l'obésité. La Grande-Bretagne évolue dans le sillage des Etats-Unis. De plusieurs façons, nous sommes plus américains qu'européens. Nous croyons dans le libre marché. Nos médias sont plus influencés par la culture américaine. Nos banquiers sont tout aussi avides que leurs collègues américains.

Vous parleriez d'une "crise d'identité" ?

Non. Quand j'ai écrit le rapport pour Lord Goldsmith (NdlR, en 2008, sur l'identité britannique), je parlais d'un changement graduel et lent. Il se produit dans tous les autres pays. Et un changement n'est pas mauvais en soi. Certains changements sont souhaitables. Les Britanniques se sentent plus européens. Les jeunes générations développent une identité civique, moins ethnique, moins xénophobe.

Vous êtes optimiste ?

Oui car les identités multiples ne sont pas contradictoires.

Comment expliquez-vous alors que des jeunes Britanniques rejoignent des mouvements xénophobes ?

La xénophobie est basée sur le sentiment d'insécurité et sur la confrontation à la compétition. Les gens se sentent plus menacés s'ils n'ont pas de bons emplois, ni accès à de belles maisons. Des recherches faites par mes étudiants montrent que la menace n'est pas définie par la taille de la communauté ethnique, mais par la rapidité de changement. Nous avons vu en Grande-Bretagne ces dernières décennies une hausse de la xénophobie, surtout après 2000. Pendant cette période, le gouvernement travailliste était trop relax sur l'immigration, que leurs électeurs trouvaient très menaçante. Il y a eu des pressions sur les emplois, sur le logement social. Cela a entraîné une surcharge des écoles. Ces choses n'ont pas bien été gérées par le gouvernement et les autorités locales.

Arrêter les bateaux à Lampedusa est la bonne chose à faire ?

Ce qu'il aurait fallu faire, c'est gérer ce processus pour éviter une hausse importante de l'immigration. Le système à points en Australie ou au Canada marche très bien dans ces pays. Il faut gérer l'immigration de telle façon que les gens qui viennent obtiennent un travail et soient mieux qualifiés.


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