La planète échappera finalement au "pire futur possible", selon les climatologues… Mais aussi au meilleur
Grâce aux actions prises depuis 15 ans, la trajectoire d'un réchauffement catastrophique de 3,3 à 5,7 °C d'ici à 2100 est devenue improbable. Mais dans le même temps, le scénario le plus optimiste, dans lequel la Terre ne se réchaufferait que de 1,5 °C d'ici à la fin du siècle, est désormais irréalisable. Explications avec Wim Thiery, auteur du Giec et climatologue belge.

- Publié le 04-06-2026 à 06h36

La planète devrait finalement échapper au scénario apocalyptique en matière de climat. Les projections les plus extrêmes en matière de hausse des températures et de dérèglements climatiques ne sont en effet désormais plus vraisemblables, selon une nouvelle étude qui guidera le futur travail du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec). Une bonne nouvelle ? Oui. Et non… Explications.
Il y a une quinzaine d'années, les scientifiques avaient établi six scénarios d'émissions de gaz à effet de serre, et donc de réchauffement du climat sous l'influence des activités humaines. Le scénario le plus extrême (RCP8.5 puis SSP5-8.5) décrivait un avenir où l'humanité continuerait de brûler sans relâche pétrole, gaz et charbon, responsables principaux du réchauffement climatique. Cette hypothèse extrême aurait amené les températures mondiales à augmenter de 3,3 à 5,7 °C d'ici à 2100 par rapport aux niveaux préindustriels (1850-1900), avec une projection médiane de 4,4 °C.
Un désert en Espagne
Pour la Banque mondiale, l'adaptation à un tel monde n'est pas forcément possible. À environ 4,5 °C, 4,7 milliards de personnes seraient exposées à une chaleur potentiellement mortelle. Les 60 °C seraient atteints. En Europe, le sud de l'Espagne se transformerait en désert.
À l'autre extrême, le scénario le plus optimiste prévoyait à l'époque une réduction forte des émissions et un réchauffement (malgré un léger dépassement temporaire) limité à 1,5 °C. Une température qui permet d'éviter le dépassement de "points de bascule", ces seuils critiques qui amènent à des changements massifs et irréversibles à plus ou moins long terme comme l'effondrement d'une calotte glaciaire.
Dans les "scénarios de nouvelle génération" publiés récemment, ces deux trajectoires – la meilleure et la pire – ont été éliminées. "Cela ne signifie pas que les scientifiques se soient trompés par le passé, cadre d'emblée le climatologue belge Wim Thiery, professeur à la VUB et auteur du Giec. Certains climatosceptiques, qu'on devrait plutôt appeler contestataires du climat, comme Donald Trump, tentent de le présenter ainsi. Mais ce n'est pas une erreur, les lois de la physique n'ont pas changé en dix ans ! En fait, ces scénarios ont été mis à jour et cela reflète deux choses. La première est que nous avons avancé de dix ans vers l'horizon de ces scénarios fixé à 2100, et l'éventail de "diffusion" pour la direction des trajectoires se réduit avec le temps, même avec des tendances identiques. La seconde, la plus importante, est que, pour la première fois, en quelque 30 ans d'existence de ces scénarios, nous ne suivons pas le plus pessimiste."
Les prix ont chuté
Que s'est-il passé durant cette dernière décennie ? La signature de l'Accord de Paris, mais aussi la chute du prix des énergies renouvelables. Depuis le sommet climat de Paris en 2015 (la Cop 21), à travers le monde, des pays ont commencé à implémenter des politiques climatiques, à l'instar de l'Europe, avec le Green Deal ou le "Fit for 55". "Nous sommes en train de faire des pas en avant, nous réduisons nos émissions année après année, relève le scientifique de la VUB. En Chine, l'installation de parcs éoliens et solaires est énorme, et le transport s'électrifie à haute vitesse : voiture, camions, camionnettes… En outre, le prix des solutions a baissé de façon extraordinaire. Désormais, construire des palissades au fond du jardin avec des panneaux solaires coûte moins cher que de les faire en bois ! Les prix commencent donc à jouer, même dans les pays qui ne prennent pas en compte le climat. Grâce à ces développements économiques, technologiques et politiques, aujourd'hui, nous ne pensons plus que nous aurons le pire des futurs considéré comme possible il y a dix ans. C'est clairement une bonne nouvelle."
Mais cette remise à jour des scénarios du Giec ne s'arrête malheureusement pas là, continue le climatologue. Pour lui, l'élément à retenir est que l'on "ferme aussi la porte" au maintien d'un monde où la hausse de température se limite à 1, 5 °C, ce que recommandait l'Accord de Paris. "Politiquement, c'est toujours une obligation mais scientifiquement, physiquement, ce n'est plus possible." La raison : malgré les efforts, les émissions de gaz à effet continuent à augmenter, de 1 % par an (contre 3 à 4 % dans la trajectoire RCP 8.5, certes).
Un retour en arrière
Parallèlement, la panoplie de nouveaux scénarios comprend toujours une trajectoire la plus pessimiste, à émissions de gaz à effet de serre élevées. Il s'agit d'une projection où le monde retourne en arrière au niveau des politiques climatiques. "C'est ce qui se passe actuellement aux États-Unis, constate l'auteur du Giec. L'Administration Trump annule les parcs éoliens et subventionne en revanche le pétrole et le charbon. C'est donc possible et cela se fait notamment dans une des plus grandes économies du monde."
Dans ce cas, on pourrait s'attendre à une hausse des températures de 3 à 3,5 degrés en 2100. "Un monde que je ne souhaite pas à mon pire ennemi, et encore moins à mes enfants", décrit Wim Thiery. En effet, selon les Nations unies, à + 3 °C, environ 96 000 Européens mourraient chaque année de la chaleur, l'ensemble des récoltes souffrirait, y compris en région tempérée, la moitié de la zone méditerranéenne serait touchée par la sécheresse près de 6 mois par an…
Le nouveau scénario le plus optimiste, de son côté, nous amène à une hausse d'1,7 °C d'ici à la fin du siècle. Celui-ci impliquerait que l'ensemble des pays du monde implémentent une politique climatique la plus ambitieuse, et que l'Europe soutienne par exemple la transition dans les pays les plus pauvres. "Au XXIe siècle, 1,7 °C est donc le mieux que l'on peut atteindre, décrypte Wim Thiery. On ne pourra atteindre à nouveau le 1,5 °C qu'au siècle suivant, au XXIIe siècle. Cela signifie que nous n'avons pas de politique climatique assez ambitieuse, assez puissante, aujourd'hui, pour éviter les conséquences les plus désastreuses du réchauffement climatique."
Synchronisation des extrêmes
Quant au nouveau scénario "suivant les politiques actuelles" (le Giec ne parle pas de scénario le plus crédible car il n'attache pas de probabilités à ces futurs potentiels), il aboutirait à environ 2,8 °C en 2100. "Cela signifierait davantage d'extrêmes climatiques : canicules, sécheresse, précipitations extrêmes… Un enfant qui a 12 ans aujourd'hui vivrait d'ici à 2100 trois fois plus d'inondations, quatre fois plus de sécheresses, cinq fois plus de mauvaises récoltes et 36 fois plus de canicules que dans un monde sans changement climatique", décrit le climatologue belge. Et ces événements pourront en outre être synchronisés."
C'est en effet un paramètre crucial sur lesquels les scientifiques en ont appris bien davantage ces dix dernières années : les analyses liées à une température moyenne donnée "montrent des risques plus élevés qu'il y a dix ans". Entre autres au sujet des "points de bascule", comme l'effondrement du courant océanique Amoc qui transporte les eaux chaudes vers nos climats, ou encore celui des calottes glaciaires du Groenland et de l'Antarctique de l'Ouest, possible (mais très loin dans le futur) au-dessus d'une hausse d'1,5 °C. "On peut aussi penser aux risques multidimensionnels sur la santé humaine avec la distribution de virus (dengue, Zika…) plus rapide que ce que l'on pensait, l'effet de la chaleur sur l'apprentissage des enfants… Enfin, nous améliorons aussi nos connaissances sur le fait que les extrêmes se produisent de manière synchronisée : une canicule et une sécheresse en même temps ; une inondation après une sécheresse ; plusieurs canicules en même temps en différents endroits du monde avec des effets sur la sécurité alimentaire, etc."
Reste que rien n'est gravé dans le marbre et que chaque scénario "est aussi probable l'un que l'autre", insiste Wim Thiery : "Le scénario que nous suivrons ne dépendra pas du hasard mais d'un choix. De nos choix, des choix politiques, des choix de société".