Dix ans après le référendum sur le Brexit, les échanges commerciaux entre Londres et l'UE ont souffert
Les gouvernements conservateurs n'ont pas réussi à massivement diversifier leurs exportations hors de l'UE. La City de Londres est la seule à s'en tirer avec les honneurs.

- Publié le 23-06-2026 à 08h02
- Mis à jour le 23-06-2026 à 10h49

À l'aube du 24 juin 2016, les Britanniques s'éveillent aux sons d'une secousse historique. Le résultat du référendum de la veille se révèle sans appel : 52 % d'entre eux ont voté en faveur d'une sortie de l'Union européenne. "Le compromis au cœur du Brexit était de choisir entre l'autonomie politique et l'accès au marché unique, rappelle Anand Menon, le directeur du centre de réflexion UK in a Changing Europe. Il est tout à fait légitime de dire que l'on préfère l'autonomie politique à un accès étendu au marché. En revanche, il a été malhonnête de prétendre que l'on pouvait avoir les deux, c'est-à-dire que l'on pouvait se passer du marché unique tout en voyant notre économie prospérer en dehors de celui-ci."
Files interminables de camions
Lorsque la sortie de l'UE se concrétise le 31 décembre 2020, suite à une période de transition, les prémices de ces difficultés apparaissent. Les entreprises britanniques découvrent les démarches administratives nécessaires à l'exportation de leur production vers le continent. Suite aux grosses tensions apparues lors des négociations de l'accord de Brexit, les Européens ne transigent pas : 100 % des documents d'importation sont vérifiés et 30 % des cargaisons sont inspectées, tandis que les autorités britanniques, dépassées, laissent passer les véhicules entrant sur leur territoire. Des files interminables de camions apparaissent alors à la frontière vers l'UE. Nombre d'entre eux ne sont pas autorisés à traverser la Manche, leurs cargaisons sont perdues. Les coûts augmentent aussi. Des obstacles difficilement surmontables pour de petites entreprises. "Nos délais d'envoi vers l'Europe sont passés d'une à trois semaines et nos coûts logistiques ont aussi été multipliés par trois", indique Yvonne Yeoh, la directrice des ventes de la fromagerie Neal's Yard Dairy. "Forcément, nos ventes européennes ont diminué."
"Jusqu'en 2012, les échanges commerciaux du Royaume-Uni avec la République d'Irlande étaient plus importants que ceux réalisés avec le Brésil, la Russie, l'Inde, la Chine et l'Afrique du Sud réunis."
Dix ans après le référendum, malgré la volonté des dirigeants conservateurs successifs de tourner l'économie de leur pays vers l'étranger, la géographie s'est révélée tenace. Remplacer en un claquement de doigts les échanges commerciaux de marchandises avec l'UE par ceux avec le Pacifique, l'Afrique ou l'Amérique Latine relève de l'impossible. En 2025, 47 % des exportations nationales se sont ainsi dirigées vers l'UE, contre 48 % en 2016, et 53 % des importations viennent également de ses voisins, contre 54 % en 2016. L'évolution demeure mineure. "Jusqu'en 2012, les échanges commerciaux du Royaume-Uni avec la République d'Irlande étaient plus importants que ceux réalisés avec le Brésil, la Russie, l'Inde, la Chine et l'Afrique du Sud réunis, souligne le professeur Anand Menon. Ce n'était pas parce que la République d'Irlande avait une économie plus importante ou qu'elle affichait un taux de croissance plus élevé, mais parce qu'elle se situait aux portes du pays."
Si les échanges commerciaux britanniques ont progressé au cours des dix dernières années, ils le doivent avant tout aux importations. Le déficit commercial britannique en matière de marchandises a ainsi explosé, passant de 153 à 256 milliards d'euros. "Le Brexit a causé davantage de dommages à nos échanges avec l'UE qu'à ceux avec le reste du monde, mais il a probablement nui aux deux en raison de notre exclusion partielle de certaines chaînes d'approvisionnement mondiales, explique Jonathan Portes, professeur d'économie à l'université King's College London. Si la construction d'une voiture nécessite cent composants, cela représente cent barrières non tarifaires (autorisations, contrôles, documents administratifs) à surmonter."
"Perte de souveraineté"
Conscients de la difficulté à faire évoluer significativement le niveau des échanges commerciaux malgré la signature de multiples accords bilatéraux, les travaillistes ont opté pour une autre stratégie suite à leur arrivée au pouvoir en juillet 2024. Le mot "Reset" est désormais sur toutes les lèvres pour exprimer la volonté d'un départ à zéro, qui se traduirait par un rapprochement avec l'UE. Un accord serait si proche que le gouvernement britannique a publié le 1er juin un document pour prévenir les entreprises du probable alignement sur les normes phytosanitaires de l'UE à la mi-2027. "Mais, là encore, pour obtenir de véritables bénéfices commerciaux et économiques, le gouvernement britannique devra accepter une perte de souveraineté, rappelle Anand Menon. Y sera-t-il prêt politiquement, sachant que c'est le point à propos duquel les électeurs sont le plus sensibles, devant même l'immigration ?"
"Malgré un durcissement des barrières réglementaires, les acteurs de la City sont tout à fait habitués à composer avec les différences réglementaires entre les pays."
Seule véritable bonne nouvelle : la City de Londres. Promise à une mort lente au lendemain du référendum, elle continue à briller de mille feux. Environ 40 % de l'activité européenne de gestion d'actifs et 80 % des opérations de produits dérivés et de change sont réalisés au Royaume-Uni. Si bien que les exportations de services, en particulier financiers, ont progressé de manière significative et leur apport (+ 235 milliards d'euros) compense quasiment le déficit commercial national en matière de biens. "Malgré un durcissement des barrières réglementaires, les acteurs de la City sont tout à fait habitués à composer avec les différences réglementaires entre les pays, indique Jonathan Portes. Par ailleurs, l'UE ne s'est pas montrée aussi intransigeante qu'elle aurait pu l'être pour tenter d'imposer la délocalisation de certains types d'activités. La position de Londres en tant que premier centre financier d'Europe n'a donc pas été menacée." Et ne devrait pas l'être, au moins à court terme.